Il y a un geste d’été si banal qu’on ne le remarque même plus : descendre sur la plage, choisir un coin de sable, poser son essuie de plage. Gratuitement. Sans ticket, sans tourniquet, sans videur. En Belgique, ce geste est un droit. Ailleurs en Europe, il est en train de devenir un luxe. Et la chronique économique de la RTBF du 14 juillet dernier le résumait d’une formule qui devrait tous nous alerter : sur certaines plages, écrit-elle, « le véritable luxe n’est plus un transat face à la mer, mais simplement de pouvoir poser gratuitement sa serviette ».
Regardons l’Italie, parce que l’Italie nous montre où mène le chemin quand on le suit jusqu’au bout.
Le pays compte près de 8.000 kilomètres de côtes et environ 30.000 concessions balnéaires. Selon les estimations relayées par la RTBF, environ 43 % des plages de sable italiennes sont occupées par des établissements privés, et, toutes formes de concessions confondues, plus de la moitié des plages du pays seraient aujourd’hui soustraites à un accès totalement libre. Dans certaines régions comme la Ligurie, la Campanie ou l’Émilie-Romagne, cette proportion dépasse 70 %. Certaines communes n’ont plus un seul mètre de littoral gratuit.
Le plus vertigineux, c’est que le droit italien dit exactement la même chose que le nôtre : la plage est un bien public, inaliénable, appartenant à tous. Personne n’a jamais soumis aux Italiens un projet intitulé privatisation du littoral. Elle s’est construite autrement : par des prorogations automatiques des concessions, votées et revotées par les parlements successifs, décennie après décennie, jusqu’à ce que la Commission européenne exige, depuis 2006, leur remise en concurrence. Les exploitants se transmettent les emplacements de génération en génération, dans une opacité qui a survécu aux gouvernements de tous bords.
Et pour quel retour à la collectivité ? Les chiffres cités par la presse donnent la mesure du pillage. Le secteur balnéaire italien facture environ 15 milliards d’euros par an. L’État, propriétaire du sable au nom de tous les Italiens, en perçoit à peine 115 millions en redevances. L’exemple le plus célèbre est celui du club Twiga, en Toscane, géré par l’homme d’affaires Flavio Briatore : selon La Libre, il admettait encore en 2024 verser 20.000 euros de loyer annuel pour une plage qui lui rapporte 10 millions d’euros par an. Un bien commun, cédé pour 0,2 % de ce qu’il rapporte, à des acteurs privés qui en interdisent l’accès à ceux qui ne paient pas 12 euros la journée.
Face à cela, des citoyens se battent. À Livourne, le mouvement Mare Libero, la mer libre, dénonce les barrières et les tourniquets installés par des gérants pour faire payer l’accès à la Méditerranée, des dispositifs qu’il juge illégaux. Claudia Gazineo, militante du mouvement, résume l’évidence : « C’est absurde, car la mer est pour tout le monde ». Il faut mesurer ce que signifie cette lutte. En Italie, en 2026, des gens doivent militer pour récupérer le droit de toucher la mer. Ce droit que nous exerçons ici sans même y penser.
Il existe pourtant un contre-exemple, et il vient de Grèce. Face à un tourisme record de près de 40 millions de visiteurs, le gouvernement grec a fait le choix inverse : 251 plages classées en zones sans transats, une législation qui impose que 70 à 85 % de la surface des plages reste libre de toute installation commerciale, des drones pour surveiller les abus, une application permettant aux citoyens de signaler les infractions, et des amendes pouvant atteindre 220.000 euros. La Grèce démontre une chose essentielle : la privatisation rampante n’est pas une fatalité économique, c’est un choix politique. On peut décider de protéger le sable. Encore faut-il le vouloir.
Et nous, alors ? La Belgique semble loin de tout cela. Notre littoral est juridiquement libre et gratuit sur toute sa longueur, la plage relève du domaine public, et la bourgmestre de Knokke-Heist elle-même rappelait récemment dans la presse qu’il est impossible de limiter l’accès à une plage publique. C’est vrai, et c’est précieux.
Mais il serait naïf de croire que les logiques à l’œuvre en Italie s’arrêtent à nos frontières. Elles sont déjà là, sous des formes plus discrètes. À Knokke-Heist, la commune vient de lancer un appel d’offres inédit pour ses 24 bars de plage, avec des contrats de 9 ans à partir du 1er janvier 2027. Selon la RTBF, un emplacement de premier choix au Zoute peut atteindre un loyer de 120.000 euros par saison, et cette rentabilité attire de grands investisseurs, dont l’entrepreneur milliardaire Marc Coucke. Louer une simple cabine de plage pour la saison coûte environ 700 euros à La Panne, mais jusqu’à 2.800 euros à Knokke, d’après une enquête de la VRT. Et nous racontions ici même, il y a quelques jours, comment des bars de plage knokkois reconnaissent filtrer leur clientèle les jours de grande affluence, pendant que la police attend les trains bruxellois en gare.
Voilà comment cela commence. Jamais par un décret proclamant la plage payante. D’abord, on monétise le confort : le transat, la cabine, l’ombre. Ensuite, on monétise l’espace : les concessions s’étendent, les zones libres se resserrent. Enfin, on trie les corps : par les prix, par le filtrage, par la présence policière. L’Italie n’a rien fait d’autre que dérouler cette séquence jusqu’à son terme, tranquillement, pendant que tout le monde regardait ailleurs. Le tourniquet de Livourne n’est pas une bizarrerie italienne. C’est la dernière étape d’un processus dont nous vivons les premières.
Il y a une raison supplémentaire de prendre cela au sérieux, et elle tient en un mot : le climat. Les canicules se multiplient, et pour des centaines de milliers de personnes sans jardin, sans seconde résidence et sans piscine de quartier, la côte devient chaque été un refuge vital, l’un des derniers espaces de fraîcheur gratuits à portée de train. Privatiser la plage dans un monde qui chauffe, ce n’est plus seulement une question de confort ou de tourisme. C’est décider qui aura le droit de se rafraîchir, et qui devra rester dans le béton. Le sable devient littéralement une infrastructure de santé publique.
Alors oui, aujourd’hui, poser sa serviette sur la plage belge ne coûte rien. Mais l’Italie nous enseigne que ce genre d’acquis ne meurt jamais d’un coup. Il meurt de n’être pas défendu, concession après concession, saison après saison. La gratuité de notre littoral n’est pas un décor naturel. C’est une conquête, et comme toutes les conquêtes, elle n’appartient qu’à ceux qui refusent de la lâcher.
La mer est pour tout le monde. Les Italiens de Mare Libero se battent pour que cette phrase redevienne vraie chez eux. Battons-nous pour qu’elle ne cesse jamais de l’être chez nous.
Sources :
- RTBF, « Bars, transats, cabines et concessions : le business de la plage vaut des milliards en Europe », 14 juillet 2026
- La Libre, « En Italie, les propriétaires de plages privées ne veulent pas que leur profitable business soit bouleversé par les règles européennes », 17 août 2024
- Euractiv / AFP, « En Italie, le juteux business des plages privées dans le viseur de Bruxelles », 9 août 2024
- Reporterre, « En Italie, ils luttent pour des plages libres », 2 août 2023
- VRT NWS, « Louer une cabine de plage coûte jusqu’à quatre fois plus cher à Knokke », 27 avril 2025
- La Libre, « À Knokke, la guerre des transats est déclarée », 26 mai 2026
- La Libre, « La côte belge face à l’afflux des touristes en période de canicule », 13 juillet 2026

