Il y a des votes que le pouvoir voudrait définitifs. Celui du décret-programme, arraché au cœur de la nuit début juin, en violation du délai de 84 heures que le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’impose pourtant à lui-même, en faisait partie. La majorité MR et Les Engagés pensait sans doute refermer le dossier pour de bon. L’opposition vient de le rouvrir.
En déposant une proposition visant à annuler l’augmentation de la charge de travail des enseignants du secondaire supérieur et la hausse du minerval, les bancs PS, PTB et Écolo ne se font guère d’illusions sur l’arithmétique. La majorité dispose des voix pour écarter le texte, comme elle a écarté l’ensemble des amendements déposés avant l’été. Mais réduire ce geste à un coup d’épée dans l’eau serait mal comprendre ce qui se joue. Une proposition de ce type ne sert pas qu’à compter les voix. Elle sert à rouvrir une question que l’on voulait close, à forcer chaque députée et chaque député à se repositionner devant ses électeurs, à refuser le récit confortable selon lequel l’affaire serait pliée.
Rappelons ce qui est en jeu, car derrière les termes techniques se cachent des existences concrètes. La charge horaire des professeurs du secondaire supérieur passe de 20 à 22 périodes, soit une augmentation de 10 % du temps de travail, sans le moindre euro de compensation. Le minerval dans le supérieur grimpe de 835 à 1.194 euros pour 58 % des étudiants. Les budgets consacrés à la distribution de fournitures et de repas gratuits dans les écoles, ceux qui accueillent précisément les enfants les plus fragiles, sont rabotés. Ces mesures ne tombent pas du ciel. Elles sont un choix politique, et ce choix possède une couleur sociale très nette.
Car l’accès à l’enseignement n’est pas une dépense parmi d’autres. C’est l’un des rares mécanismes par lesquels une société se donne les moyens de corriger les inégalités de départ. Chaque centaine d’euros ajoutée au minerval, c’est un jeune des classes populaires qui devra calculer, jober davantage, renoncer peut-être. Chaque période de cours imposée en plus à un enseignant déjà épuisé, c’est un peu moins d’attention disponible pour les élèves qui en ont le plus besoin. Ce que l’on présente comme une rigueur comptable neutre est en réalité une décision qui frappe toujours les mêmes, et qui épargne toujours les mêmes.
C’est précisément cela que la rue a compris, et c’est pourquoi elle ne désarme pas. Le mouvement né autour de Mars Attacks, rejoint par École en Lutte puis par les élèves constitués en Students Attacks, a prolongé son préavis de grève jusqu’au 10 juillet dans toutes les écoles de la Fédération. Ce mouvement a une caractéristique qui inquiète le pouvoir bien plus qu’il ne l’avoue : il monte de la base, école par école, assemblée par assemblée, là où les structures syndicales suivent davantage qu’elles ne dirigent. On ne négocie pas la fin d’une colère que personne ne contrôle vraiment d’en haut.
Et cette colère a trouvé, ces dernières semaines, des échos inattendus. Lors de son concert à Forest National, Robert Del Naja, fondateur de Massive Attack, a lancé depuis la scène un « Étudiants, professeurs, résistez » repris en ovation, avant de publier une vidéo de soutien dénonçant les violences policières dont il avait été le témoin. Greta Thunberg, présente dans le cortège bruxellois, a écrit aux enseignants et aux élèves qu’ils étaient « du bon côté de l’histoire » et a condamné fermement la brutalité subie par les manifestants. On peut hausser les épaules devant ces soutiens, y voir du symbole et rien d’autre. Ce serait une erreur. Quand un décret budgétaire régional devient un objet de solidarité internationale, il change de nature. Il cesse d’être une affaire technique gérée à huis clos pour devenir une question morale exposée au grand jour. Et une question morale exposée au grand jour, cela pèse sur la conscience des députés qui devront, bientôt, lever ou non la main.
Cette pression s’adresse en priorité à un partenaire de la majorité : Les Engagés. Nous l’écrivions dans notre article sur leurs promesses non tenues. En 2022, ce parti se disait résolument centriste et progressiste, défenseur de la dignité, de l’accès à la santé et à l’enseignement pour tous. En 2026, il vote, en force, la nuit, contre la rue, des coupes qui contredisent point par point ce programme. L’abstention courageuse de Mathilde Vandorpe, qui fut leur cheffe de groupe, lors du vote final, a montré que la ligne n’était pas aussi solide qu’on le prétend. La contre-proposition de l’opposition fonctionne, à leur égard, comme un révélateur. Elle pose une question simple : reste-t-il, sur ces bancs, une seule personne disposée à faire coïncider son vote avec les valeurs affichées il y a quatre ans ?
Reste l’argument que la majorité brandit comme un bouclier : il n’y aurait pas d’argent. Cet argument ne résiste pas à l’examen, parce que les mêmes familles politiques, aux autres niveaux de pouvoir, trouvent sans difficulté les moyens d’autres priorités. Le budget militaire belge est passé d’environ 8 milliards en 2024 à 12 milliards cette année, et la trajectoire validée au sein de l’OTAN vise un horizon de 5 % du produit intérieur brut, achats de F-35 et de missiles à plusieurs milliards à la clé. Au point qu’au sein même de la coalition fédérale, une voix a pu calculer que ramener l’objectif de 2 à 1,8 % libérerait à lui seul 600 millions d’euros. Au fédéral toujours, on refuse d’aller chercher l’argent là où il dort vraiment, du côté d’une taxation effective des grandes entreprises et des plus larges épaules. En Wallonie, le gouvernement a réduit les droits d’enregistrement de 12,5 à 3 %, abandonnant volontairement une recette régionale considérable. Et dans la Fédération elle-même, la fin programmée des nominations au profit d’un contrat à durée indéterminée coûtera, de l’aveu des experts comme de la ministre, de l’ordre de 500 millions d’euros à l’horizon 2060-70, parce que les cotisations patronales y sont plus élevées que pour les fonctionnaires. Une réforme idéologique, donc, plus chère que ce qu’elle remplace, défendue au nom d’une austérité qu’elle contredit.
Il faut nommer les choses : quand on a de l’argent pour les avions, pour les cadeaux fiscaux et pour ses lubies statutaires, mais plus rien pour les professeurs et les étudiants, ce n’est pas une contrainte budgétaire qui parle. C’est une hiérarchie de valeurs.
Or une hiérarchie de valeurs peut être contestée, et parfois renversée. Nous le rappelions à propos des grèves des années 90. À l’époque déjà, la pression de la rue avait contenu l’ampleur des pertes d’emploi initialement envisagées, et la mobilisation étudiante avait contraint le ministre Lebrun à retirer son projet de fusion des hautes écoles avant de garantir le libre accès à l’enseignement. Des mesures que l’on disait gravées dans le marbre ont reculé. L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle prévient. Un gouvernement peut gagner un vote et perdre sa légitimité. Un texte adopté à quatre heures du matin, contre les règles et contre la foule, n’est jamais aussi solide qu’il en a l’air.
Voilà à quoi sert, au fond, cette contre-proposition. Non à faire tomber la majorité demain, mais à maintenir la plaie ouverte, à rappeler que rien n’est définitif, à offrir un point d’appui institutionnel à un mouvement qui, lui, ne faiblit pas. La rentrée approche. La question, que l’on croyait close, reste posée. Et tant qu’elle reste posée, la partie n’est pas perdue.
Sources :
- RTBF, « Enseignement : le décret programme validé en commission du Budget », juin 2026
- RTBF, « Décret-programme en FWB : huit constitutionnalistes dénoncent une violation frontale du règlement parlementaire », juin 2026
- L’Avenir, « Au bout de 14 heures, le décret-programme de la FWB a été voté », 5 juin 2026
- L’Avenir, « Le leader de Massive Attack poste une vidéo en soutien aux enseignants », 11 juin 2026
- La Libre, « Greta Thunberg présente aux côtés des étudiants à Bruxelles », 8 juin 2026
- La Libre, « Massive Attack à Bruxelles : soutien aux écoles francophones », 9 juin 2026
- La Libre, « Fin de la nomination des profs : si c’est trop coûteux, on ne le fera pas », déclare Glatigny, décembre 2025
- RTBF, « 2% du PIB ? 3% ? 5% ? Les dépenses militaires belges vont nous coûter cher », 2025
- La Libre, « On peut dégager 600 millions d’euros », mai 2026
- Marsattacks.be, communication du collectif, juin 2026

