4–6 minutes

Le roi à MediaSquare : une visite qui en dit long sur la RTBF

Le 18 juin 2026, le roi et la reine ont visité MediaSquare, le nouveau siège de la RTBF. Une visite qui en dit long sur le moment que traverse le service public.

Ce jeudi 18 juin 2026, le roi Philippe et la reine Mathilde ont franchi les portes de MediaSquare, le nouveau siège de la RTBF, guidés par son administrateur général Jean-Paul Philippot, accompagnés de la ministre des Médias Jacqueline Galant. La visite était diffusée en direct. Les caméras ne chômaient pas. L’occasion était solennelle. Et le bâtiment, il faut le reconnaître, est beau : sept étages entièrement vitrés, une cour intérieure sous verrière, des studios repensés de fond en comble, une Master Control Room digne d’un vaisseau de science-fiction.

Un « écrin », a-t-on entendu au micro. Un « vaisseau amiral ». Une « nouvelle ère ».

Soit. Personne de sérieux ne contestera que l’ancienne tour de Reyers, avec ses couloirs labyrinthiques aux allures soviétiques, avait fait son temps. La RTBF avait besoin de nouveaux locaux. Ce n’est pas là le sujet.

Le sujet, c’est le choix. Le choix de faire de cette inauguration un événement télévisuel de premier plan, retransmis en direct, mis en scène avec la famille royale, célébré à grand renfort de superlatifs. Ce choix, qui appartient à la direction de la RTBF, mérite d’être interrogé. Non pas par populisme. Mais parce qu’un service public, précisément parce qu’il est public, doit se soucier de l’image qu’il renvoie au monde qu’il prétend servir.

Et ce monde, en ce moment, n’a rien d’un écrin.

L’enseignement brûle. Le décret-programme 2 a été adopté dans des conditions parlementaires pour le moins discutables, taillant dans les conditions de travail des enseignants et alourdissant les frais des familles étudiantes. Des collèges en lutte, des professeurs épuisés, des étudiants mobilisés depuis des mois regardent aujourd’hui leur gouvernement faire la sourde oreille et leur chaîne publique inaugurer son nouveau palais sous l’oeil bienveillant des souverains.

Les hôpitaux se noient. Le secteur du non-marchand suffoque. La petite enfance plonge. La culture dépérit, faute d’agréments, de subventions, de perspectives. La justice est étranglée. Ce sont des réalités que la RTBF couvre, d’ailleurs, souvent avec rigueur et courage. Mais ce jeudi, elle ne couvrait pas ces réalités-là. Elle se couvrait d’or.

Il y a quelque chose de profondément malaisé dans cette image : une institution de service public, dont la dotation est gelée, qui vient de réduire ses effectifs de 3 à 4% (soit quelque 60 équivalents temps plein) dans le cadre d’un plan d’économies chiffré à 132 millions d’euros, qui inaugure son nouveau siège en grandes pompes, en direct, avec les têtes couronnées du pays.

Le volet financier du dossier n’est d’ailleurs pas sans aspérités. Le budget initial du projet avoisinait les 187 millions d’euros. Sous l’effet de l’inflation, des retards de chantier et de recours urbanistiques, la facture a dépassé les 224 millions d’euros, soit une hausse de quelque 20% par rapport aux prévisions de départ. Jean-Paul Philippot évoquait ce jeudi un investissement global de 236 millions. Et selon des informations rapportées par L’Echo en mars 2025, le consortium chargé de la construction réclamait une rallonge de 70 millions d’euros pour des travaux supplémentaires, une situation qui avait poussé la ministre Galant à exiger « tout l’historique du dossier », soulignant qu’elle ne voulait pas que la Fédération Wallonie-Bruxelles ait à pallier les surcoûts.

Ce contentieux est-il résolu ? Dans quelle mesure les dépassements auront-ils pesé sur les finances de la RTBF, et donc sur ses missions ? Ces questions restent, à l’heure où ces lignes sont écrites, partiellement sans réponse.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que cette inauguration arrive comme un cadeau empoisonné pour la RTBF elle-même. Car Georges-Louis Bouchez n’attendait que cela. Le président du MR s’en prenait encore il y a dix jours à la dotation de l’institution : « Aujourd’hui, la RTBF coûte 400 millions d’euros à nos concitoyens. La VRT, en Flandre, coûte 270 millions. » Il a depuis retiré les cinq administrateurs MR du conseil d’administration. Et voilà qu’on lui offre sur un plateau d’argent les images d’un bâtiment tout neuf, tout clinquant, inauguré sous les lustres et les flashes, pendant que les secteurs que son gouvernement saigne demandent grâce.

On peut trouver les attaques de Bouchez contre la RTBF démagogiques, instrumentales, idéologiquement motivées, et on aurait souvent raison. Mais en matière de communication, l’adversaire le plus efficace est celui que vous aidez malgré vous. Ce jeudi, la RTBF a préparé, tout sourire, les munitions de son détracteur le plus acharné.

Un service public n’est pas une entreprise privée. Il n’a pas à rougir d’investir dans ses outils de travail, dans ses capacités de production, dans la qualité de l’information qu’il met à disposition de tous. Mais il doit aussi sentir le monde dans lequel il évolue. Il doit savoir, parfois, qu’une inauguration discrète vaut mieux qu’un spectacle royal, que le sobre l’emporte sur le brillant, que l’institution qui parle chaque jour de dignité ne peut pas, en même temps, se draper dans ses propres ors.

Ce n’est pas une question de jalousie. C’est une question de lecture du réel.

Et ça, on aurait pu s’y attendre d’un service public.

Sources :

  1. La DH, « MediaSquare : Le Roi et la Reine Mathilde ont visité le nouveau siège de la RTBF », 18 juin 2026.
  2. Paris Match Be, « Le roi Philippe et la reine Mathilde visitent les nouveaux locaux de la RTBF », 18 juin 2026.
  3. La Libre, « MediaSquare, le nouveau siège de la RTBF, coûtera 20% de plus que prévu », 28 mars 2023.
  4. La DH, « Nouveau siège de la RTBF : Jacqueline Galant réclame tout l’historique du dossier », 12 mars 2025.
  5. RTBF Actus, interview de Jean-Paul Philippot sur MediaSquare, 18 juin 2026.
  6. Walfoot.be, « Bouchez critique la diffusion gratuite du Mondial sur la RTBF », 8 juin 2026.

Réagir et en discuter sur Facebook