Dans notre précédent article, nous avons dressé le portrait de Corentin de Salle, l’architecte intellectuel de la droitisation du MR. Voici le deuxième volet de notre série sur le Centre Jean Gol. Il concerne une femme dont le parcours illustre mieux que tout discours la stratégie du parti : placer ses combattants culturels au cœur des institutions publiques.
[Édition post-publication] Avant d’entrer dans les faits, une précision qui vaut pour l’ensemble de ce texte. Les événements que nous rapportons ici, un recrutement, une absence de sanction, un remplacement, sont datés et sourcés, et nous les tenons pour établis. Que leur succession dessine un dispositif organisé plutôt qu’une suite de décisions indépendantes, chacune défendable prise isolément, relève en revanche d’une lecture que nous assumons, pas d’une évidence qui s’imposerait à la seule lecture des faits. Le lecteur reste libre d’en tirer une autre conclusion à partir des mêmes éléments. Nous pensons la nôtre solide. Nous ne prétendons pas qu’elle soit la seule possible.[fin de l’édition post-publication]
Nadia Geerts est philosophe de formation, militante laïque de longue date, connue depuis les années 2000 pour son engagement contre le port du voile. Il faut le dire d’emblée, et le dire honnêtement : en 2021, elle a été la cible d’une campagne de haine en ligne d’une violence réelle, avec des menaces qui ont justifié des plaintes. Rien, absolument rien, ne justifie ce qu’elle a subi alors. Ce rappel n’est pas une précaution rhétorique. C’est une exigence de cohérence : on ne défend pas la dignité des personnes à géométrie variable.
Mais ce qui nous intéresse ici, c’est la suite. Car en juin 2021, quelques mois après cette campagne, le MR la recrute comme conseillère au Centre Jean Gol, chargée des questions de neutralité de l’État. La militante devient idéologue de parti. Et son évolution épouse alors fidèlement celle du MR de Bouchez.
En 2023, elle accuse l’ULB de mettre des lieux de prière à disposition de ses étudiants musulmans, ce que l’université conteste fermement. En février 2024, elle publie un ouvrage contre le wokisme dans lequel elle affirme que toute la gauche belge serait « contaminée » par cette idéologie, et qu’il existerait une convergence entre wokisme et islamisme. C’est elle, déjà, qui portait l’étude du Centre Jean Gol de 2023 présentant le wokisme comme un totalitarisme, cette étude dont un politologue de l’ULB disait qu’elle ne serait pas acceptée comme travail d’étudiant. Nous y reviendrons dans le prochain article.
Puis vient la consécration. Le 20 décembre 2024, Nadia Geerts devient vice-présidente du conseil d’administration de la RTBF, désignée par le MR. Une essayiste qui considère que toute la gauche est idéologiquement contaminée se retrouve donc à la vice-présidence de l’organe de gestion du service public d’information, avec un devoir de réserve inscrit dans les textes. La suite était prévisible.
Fin juin 2025, alors que la famine sévit à Gaza et que les images de civils décharnés font le tour du monde, elle publie sur X un message suggérant qu’une recherche Google permettrait de trouver plusieurs restaurants qui ont l’air d’être en activité à Gaza. L’indignation est immédiate et massive. Zakia Khattabi parle d’un « négationnisme moderne », celui qui s’attaque non plus au souvenir mais à la réalité présente. Une pétition réclamant son départ circule. Nadia Geerts supprime le message, présente ses excuses et le qualifie elle-même d’« imbécile ». Dont acte.
Sauf que le 9 septembre 2025, elle récidive. Commentant l’une de ses propres publications, elle explique avoir le plus grand mal à comprendre comment un génocide pourrait être commis par Tsahal depuis deux ans sans que la population gazaouie soit totalement exterminée. Ce n’est plus une recherche Google hâtive. C’est une position construite, réaffirmée, au moment même où une commission d’enquête des Nations Unies concluait au génocide. La Fédération Européenne des Journalistes demande alors sa démission, son secrétaire général Ricardo Gutierrez y voyant une « provocation » et estimant qu’à travers elle, le MR cherche à instaurer l’idée qu’un administrateur public peut mener une guerre culturelle.
Cette phrase mérite qu’on s’y arrête, car elle nomme exactement l’enjeu. La question n’a jamais été de savoir si Nadia Geerts a le droit d’avoir des opinions. Elle en a le droit, comme chacun. La question est de savoir ce que signifie le devoir de réserve d’une administratrice du service public, et ce qu’il advient quand ce devoir devient optionnel pour les amis du pouvoir.
La réponse est tombée le 19 septembre 2025 : aucune sanction. Le conseil d’administration a estimé que ces propos lui étaient personnels et n’engageaient pas la RTBF, rappelant au passage que seul le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles peut révoquer un administrateur. Le CA a regretté les propos, rappelé les devoirs des administrateurs, puis est passé au point suivant. Deux mois plus tard, le 20 novembre 2025, Nadia Geerts quittait la vice-présidence, officiellement pour se consacrer à ses nouvelles fonctions dans l’organigramme du MR, où elle devenait aussi conseillère pour l’Enseignement. Elle restait toutefois membre du conseil d’administration. Et pour la remplacer à la vice-présidence, le MR proposait Axel Miller, ancien patron de Dexia et ancien chef de cabinet de Georges-Louis Bouchez. On remplace la plume du président par son ancien bras droit. La boucle est bouclée.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle s’est achevée en fanfare le 29 mai 2026, quand les 5 administrateurs MR, dont Nadia Geerts et Corentin de Salle, ont démissionné en bloc pour protester contre la nomination du nouveau directeur de l’information de la RTBF. Nous consacrerons un article à cet épisode, qui en dit long sur la conception que le parti se fait du service public.
Reste une ultime pirouette, toute récente. Le 9 juillet 2026, Nadia Geerts a publié un livre entier consacré à son tweet, sous-titré Gaza ou la défaite de la raison, dans lequel elle se présente en victime d’une meute et d’un conformisme médiatique. Elle y fait valoir que des enquêtes journalistiques ont confirmé que certains restaurants fonctionnaient effectivement à Gaza à cette période. Admettons. Mais c’est précisément là que se niche le procédé : personne ne lui a jamais reproché l’existence de restaurants. On lui a reproché de convoquer ce détail, au sommet d’une institution publique d’information, pour semer le doute sur une famine documentée par les organisations humanitaires du monde entier. Prendre un fait périphérique exact pour brouiller une réalité massive, c’est la grammaire même de la désinformation. Qu’une administratrice du service public la pratique, puis en tire un livre où elle s’érige en martyre de la raison, voilà qui dit tout du renversement en cours.
Car au fond, le cas Geerts n’est pas une affaire de personne. C’est un dispositif. Le MR a installé au conseil d’administration du service public une polémiste professionnelle dont la fonction, au Centre Jean Gol, est précisément de mener la bataille idéologique contre la gauche. Quand la polémiste dérape, le parti la protège, l’institution constate son impuissance, et la sanction n’arrive jamais. Le message envoyé à toutes celles et ceux qui travaillent à la RTBF, journalistes en tête, est limpide : votre organe de tutelle est un champ de bataille, et certains combattants y jouissent de l’immunité.
Nous avons souvent documenté sur cette page la manière dont les institutions publiques sont colonisées par les logiques partisanes, du logement social bruxellois aux organes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le cas de la RTBF est peut-être le plus grave de tous, parce qu’il touche à l’infrastructure même de notre débat démocratique : l’information. Un service public d’information ne survit pas longtemps quand ceux qui le gouvernent le considèrent comme territoire à conquérir.
Prochain volet : les fameuses études du Centre Jean Gol, leur méthode, et ce qu’en dit le monde académique. Attachez vos ceintures, le voyage vaut le détour.
Sources :
- L’Avenir, « Après ses dérapages négationnistes, Nadia Geerts peut-elle conserver son poste de vice-présidente du conseil d’administration de la RTBF ? », 19 septembre 2025
- La DH, « Nadia Geerts suscite la polémique avec un tweet sur des restaurants ouverts à Gaza », 29 juin 2025
- La DH, « Propos polémiques de Nadia Geerts sur Gaza : voici la décision du CA de la RTBF », 19 septembre 2025
- RTBF, « Nadia Geerts démissionne de son poste de vice-présidente du conseil d’administration de la RTBF », 20 novembre 2025
- La Libre, « Nadia Geerts (MR) démissionne de la vice-présidence de la RTBF », 20 novembre 2025
- La Libre, « Thomas Gadisseux à peine nommé, le MR claque la porte du CA de la RTBF », 29 mai 2026
- L-Post, « L’affaire du tweet de Nadia Geerts en librairie ce 9 juillet », juillet 2026
Dans la même série : Centre Jean Gol
- Volet 1 : Corentin de Salle, l’architecte de la droitisation du MR
- Volet 2 : Nadia Geerts, de la polémique à la vice-présidence de la RTBF (vous lisez cet article)
- Volet 3 : Le produit phare de la maison
- Volet 4 : La Foire du livre et la liberté d’expression à géométrie variable
- Volet 5 : La RTBF, au cœur du réacteur
- Volet 6 : Qui paie les machines à idées
- Volet 7 : Remonter le fil

