Ceci est le premier article d’une série consacrée à la droitisation du MR.
Une précision méthodologique d’emblée, valable pour tout ce texte. Les faits rapportés ici sont datés et sourcés : les propos tenus par Corentin de Salle dans une interview publiée par 21News, l’analyse du CRISP sur l’organisation du Centre Jean Gol, les éléments documentés par une enquête de la revue Politique. Que leur ensemble dessine une fonction politique cohérente et consciente, plutôt qu’une accumulation de choix professionnels indépendants les uns des autres, relève d’une lecture que nous assumons et que nous ne présentons pas comme démontrée. Le lecteur reste libre d’en tirer une autre conclusion à partir des mêmes éléments. Nous pensons la nôtre solide. Nous ne prétendons pas qu’elle soit la seule possible.
Il y a des hommes politiques que tout le monde connaît. Georges-Louis Bouchez en fait partie, lui qui a transformé la présidence du MR en spectacle permanent. Et puis il y a ceux qui travaillent dans son ombre, ceux qui fournissent les munitions intellectuelles de la bataille. Corentin de Salle est de ceux-là.
Son nom ne dit probablement rien à la plupart d’entre vous. C’est précisément pour cela qu’il faut en parler.
Corentin de Salle est le directeur scientifique du Centre Jean Gol, le bureau d’études du MR. Docteur en philosophie de l’ULB, passé par Oxford où il a étudié la philosophie politique et la théorie du droit, il présente le profil de l’intellectuel de parti. Mais son parcours raconte autre chose. En 2003, il fonde avec Drieu Godefridi l’Institut Hayek, un think tank d’une dizaine de chercheurs promouvant une vision libérale radicale, avec des accents atlantistes voire néoconservateurs sur certains sujets, sensiblement à droite de ce que le PRL puis le MR assumaient publiquement à l’époque. En 2014, il cosigne avec David Clarinval un ouvrage au titre évocateur, Fiasco énergétique, le gaspillage écologiste des ressources, où il défend l’idée que le développement économique rendrait les ressources naturelles pratiquement illimitées. Douze ans avant que l’écologie punitive ne devienne l’un des épouvantails favoris du parti, la matrice était déjà là.
Ce qui rend le personnage central aujourd’hui, c’est la rencontre entre cet idéologue patient et un président de parti en quête d’une doctrine de combat. Et sur ce point, nul besoin de procès d’intention, car Corentin de Salle s’en est expliqué lui-même. Dans une interview accordée au média 21News début 2025, il décrit sans détour la mutation du Centre Jean Gol depuis l’arrivée de Bouchez à la présidence. Le président, dit-il, exploite désormais politiquement la production intellectuelle du centre. Les études sont conçues pour faire le buzz, pour scandaliser, pour créer la polémique. Une production quasi quotidienne de contenus est exigée. Et il résume l’ambition en une formule qui mérite d’être encadrée : « Nous entendons désormais imposer une nouvelle grille de lecture, libérale cette fois », pour briser ce qu’il appelle l’« hégémonie des intellectuels de gauche ».
Ici, une objection mérite d’être posée honnêtement, parce qu’elle nous a été adressée et qu’elle est fondée. Tous les centres d’études, de toutes les familles politiques, cherchent à peser sur le débat public. C’est même leur raison d’être. S’émouvoir qu’un think tank veuille convaincre reviendrait à découvrir tardivement une évidence. L’objection est juste, et nous l’accordons volontiers.
Ce qui nous semble spécifique ici tient à deux éléments distincts. D’une part, le registre revendiqué n’est pas celui de la persuasion mais celui du buzz et du scandale, ce qui n’est pas la même chose que produire des travaux destinés à convaincre par l’argument. D’autre part, l’organisation elle-même. Dans son analyse des centres d’études des partis francophones publiée en mai 2026, le CRISP, référence incontestée de la vie politique belge, relève que les collaborateurs du Centre Jean Gol et ceux du cabinet de la présidence du parti ont été mélangés il y a quelques années. Ce constat est organisationnel, et nous nous garderons d’en tirer plus qu’il ne contient. Il n’établit pas à lui seul une instrumentalisation intellectuelle : il faudrait pour cela des directives, des échanges, des consignes, dont nous ne disposons pas. Il établit en revanche que la structure censée produire de la réflexion et celle chargée de la communication présidentielle ne sont plus séparées, ce qui rend au minimum plus difficile de distinguer l’une de l’autre.
C’est dans ce cadre qu’il faut lire le rôle de Corentin de Salle dans le basculement idéologique du MR. Car ce basculement ne s’est pas fait à coups de tweets présidentiels uniquement. Il lui fallait un appareil conceptuel, des références, des études, des colloques. Le Centre Jean Gol a fourni tout cela. L’étude de 2023 présentant le wokisme comme un totalitarisme, supervisée par de Salle, a offert au parti un récit de guerre culturelle clé en main. La carte blanche cosignée en 2024 avec Nadia Geerts s’attaquant au cordon sanitaire a préparé le terrain d’une remise en cause de ce qui constitue, depuis les années 1990, la digue belge contre l’extrême droite. Et de Salle assume publiquement cette position, lui qui estimait que le cordon sanitaire médiatique serait « foncièrement injuste » parce qu’il ne s’appliquerait pas à l’extrême gauche. Nous y voyons un déplacement du cadre, dans la mesure où le cordon sanitaire belge ne repose pas sur un jugement idéologique général mais sur une condamnation judiciaire de 2004 pour infraction à la loi contre le racisme.
Une enquête publiée en 2025 par la revue Politique, sous la plume du chercheur Martin Georges, documente d’autres éléments. On y apprend que Corentin de Salle a relayé sur X l’affirmation selon laquelle la gauche américaine aurait censuré le journal d’Anne Frank, avant de reconnaître, face aux réactions, que c’était faux. Qu’il a défendu Elon Musk en expliquant qu’il ne serait pas d’extrême droite mais libertarien, au moment même où le milliardaire appelait à voter pour l’AfD en Allemagne. Que son fil X relaie régulièrement des contenus issus de la sphère la plus radicale de la droite en ligne. Cette enquête décrit un continuum, une frontière devenue poreuse entre la droite libérale et l’extrême droite. Nous la citons pour ce qu’elle est : un travail de recherche identifié, publié dans une revue de science politique, dont les conclusions peuvent être discutées mais qui ne relève pas de la rumeur.
Insistons sur un point, car il compte. Corentin de Salle n’est pas d’extrême droite. Il n’en revendique pas l’étiquette, il s’en défend vigoureusement, et rien dans cet article ne prétend le contraire. Aucun des faits que nous rapportons ne suffirait, pris isolément, à établir une proximité idéologique. C’est leur accumulation qui interroge, et l’accumulation reste par nature un mode de raisonnement qui laisse une marge d’interprétation légitime.
Nous soumettons donc une hypothèse plutôt que nous ne l’affirmons : depuis sept ans, le travail intellectuel produit par le Centre Jean Gol contribue à rendre présentable, aux yeux d’un électorat plus large, une ligne politique qui, sans cet appareil, apparaîtrait plus nettement comme une stratégie de captation d’un électorat tenté par des solutions autoritaires. C’est une lecture. Corentin de Salle en propose une autre, celle d’un rééquilibrage face à une hégémonie intellectuelle progressiste. Nous ne prétendons pas trancher cette question, qui est empirique et débattue. Nous notons simplement que lui-même revendiquait, toujours dans 21News, le choix posé très en amont de la campagne de 2024 par le président : celui de la « rupture » avec la gauche. Non pas le débat avec la gauche. La rupture.
Cette logique déborde désormais les affiches électorales. En mars 2026, écarté de la Foire du Livre de Bruxelles pour des motifs de sécurité invoqués par les organisateurs, le Centre Jean Gol a saisi la justice, Bouchez et de Salle figurant parmi les demandeurs, avec une demande d’astreinte de 500 000 euros qui n’aurait été due qu’en cas de refus d’exécuter une décision de justice. Précisons-le, puisqu’on nous l’a justement fait remarquer : saisir un tribunal est l’exercice d’un droit fondamental, et la loi du 10 mai 2007 protège explicitement la conviction politique contre la discrimination. Le recours était donc juridiquement disponible. Ce que nous interrogeons, c’est le choix politique de l’employer, dans un dossier finalement réglé en une seule journée de concertation. En mai 2026, les 5 administrateurs MR de la RTBF, dont Corentin de Salle, démissionnaient en bloc après la nomination du nouveau directeur de l’information, alors même que les commissaires du gouvernement avaient validé la procédure.
On retrouve ici un schéma que nous documentons depuis longtemps sur cette page : la colonisation progressive des institutions publiques par des logiques partisanes, présentée à chaque fois comme une simple remise en ordre. La différence, avec le Centre Jean Gol, c’est qu’elle touche cette fois l’espace même du débat. Qui définit les mots définit le cadre. Qui définit le cadre part avec un avantage considérable. Corentin de Salle l’a parfaitement compris. Raison de plus pour que nous le comprenions aussi.
Cette série comptera sept articles. Nous nous pencherons sur Nadia Geerts et son passage au conseil d’administration de la RTBF, sur les études du Centre Jean Gol et leur réception académique, sur la saga de la Foire du Livre, sur la démission collective des administrateurs, sur le financement comparé des centres d’études de tous les partis francophones, socialistes et écologistes compris, et enfin sur l’histoire longue de ce courant depuis 2003. Les objections qui nous seront adressées en cours de route seront intégrées aux textes suivants, comme celles qui ont conduit à réécrire celui-ci.
Sources :
- Revue Politique, « L’extrême droite au MR, ou la stratégie de la perversion », Martin Georges, 2025
- 21News, interviews de Corentin de Salle, janvier 2025
- La Libre, « Au MR, la création du Centre Jean Gol s’est heurtée à la résistance de certains élus », entretien avec Benjamin Biard (CRISP), 5 mai 2026
- La Libre, « Thomas Gadisseux à peine nommé, le MR claque la porte du CA de la RTBF », 29 mai 2026
- L-Post, « Exclu de la Foire du livre, le Centre Jean Gol réclame des dommages et intérêts aux organisateurs », 5 mars 2026
- RTBF, « Le Centre Jean Gol écarté de la Foire du Livre », 3 mars 2026, et « Fin de la saga Foire du livre : un accord trouvé », 9 mars 2026
- Stuut, « Hypocrisie, mensonge et manipulation : une réponse à la carte blanche de Nadia Geerts et Corentin de Salle sur le cordon sanitaire », octobre 2024
- La DH, « La dernière étude du Centre Jean Gol fait jaser », 1er mars 2023
- M’enfin Média, « Quand le bleu vire au brun », série vidéo consacrée à l’évolution du MR
Dans la même série : Centre Jean Gol
- Volet 1 : Corentin de Salle, l’architecte de la droitisation du MR (vous lisez cet article)
- Volet 2 : Nadia Geerts, de la polémique à la vice-présidence de la RTBF
- Volet 3 : Le produit phare de la maison
- Volet 4 : La Foire du livre et la liberté d’expression à géométrie variable
- Volet 5 : La RTBF, au cœur du réacteur
- Volet 6 : Qui paie les machines à idées
- Volet 7 : Remonter le fil

