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La RTBF, au cœur du réacteur

Cinquième volet. La RTBF et la journée du 29 mai 2026, quand le premier parti francophone du pays a claqué la porte du conseil d’administration du service public audiovisuel.

Cinquième volet de notre série sur le Centre Jean Gol et la galaxie idéologique du MR. Cette fois, nous arrivons au cœur du réacteur : la RTBF, et la journée du 29 mai 2026, où le premier parti francophone du pays a claqué la porte du conseil d’administration du service public audiovisuel.

Avant d’entrer dans les faits, une précision méthodologique qui vaut pour tout ce texte. Les événements rapportés ici sont datés et sourcés : la démission collective, son timing, la validation de la procédure par les commissaires du gouvernement, le motif d’écartement de la candidature concurrente. Que cette démission constitue une manœuvre préparant la contestation future de la succession de Jean-Paul Philippot, plutôt qu’une réaction sincère à un désaccord de gouvernance, relève d’une lecture que nous assumons et non d’un fait établi. Nous la jugeons convaincante au vu du calendrier. Le lecteur reste libre d’en tirer une autre conclusion.

Les faits, d’abord. Ce vendredi-là, le conseil d’administration de la RTBF désigne le journaliste politique Thomas Gadisseux comme nouveau directeur de l’Information et des Sports, en remplacement de Jean-Pierre Jacqmin, en poste depuis 18 ans. Au même moment, Georges-Louis Bouchez publie un message sur X annonçant la démission des 5 administrateurs désignés par le MR. Sa formule : « Compte tenu du fonctionnement erratique du CA de la RTBF et de l’absence de volonté de consensus et de transparence, les cinq administrateurs MR ont démissionné et ne seront pas remplacés à ce stade ». Il ajoute, visant la présidente Joëlle Milquet : « Il est devenu impossible de trouver le moindre consensus avec elle ».

Le grief du MR : la procédure aurait été verrouillée. Un seul candidat, Gadisseux, aurait in fine été soumis au vote du conseil, et les libéraux soupçonnent Joëlle Milquet, des Engagés, et l’administrateur général Jean-Paul Philippot, étiqueté PS, d’avoir orienté le processus. Ils auraient souhaité que la candidature de Laurent Haulotte, ancien directeur de l’information de RTL, soit également examinée.

Voilà pour le récit du parti. Confrontons-le maintenant aux éléments établis.

Premièrement, le comité permanent du conseil, composé de la présidente, du vice-président et de deux autres administrateurs, avait retenu à la mi-mai la seule candidature de Thomas Gadisseux, après analyse des évaluations du jury et des assessments. Deuxièmement, la procédure prévoit ensuite un avis non contraignant de la rédaction, rendu par la Société des Journalistes de la RTBF. Cet avis a été positif. C’est un point que nous tenons à souligner, parce qu’il complique le récit d’un verrouillage politique : les journalistes eux-mêmes, ceux qui vivront sous l’autorité du nouveau directeur, ont validé le projet. Troisièmement, sollicités sur la question, les commissaires du gouvernement siégeant au conseil d’administration, dont la mission est précisément de contrôler la légalité des décisions, ont confirmé la validité de l’ensemble de la procédure.

Quatrièmement, et c’est le détail le plus révélateur, la candidature de Laurent Haulotte a été écartée pour une raison formelle : il ne satisfaisait pas aux conditions de diplôme que le conseil d’administration avait lui-même édictées quelques mois plus tôt. Le reproche du MR porte sur le fait que cette condition aurait pu être soulevée dès le début de la procédure, ce qui est un argument recevable sur la forme. Il reste que ces conditions ont été votées par un conseil où siégeaient les administrateurs libéraux.

Ajoutons un élément de contexte relevé par La Libre : le jour même de cette démission, un sondage réalisé pour la RTBF, la VRT et De Standaard donnait le MR en net recul, de 28,2 % à 20 % en Wallonie et de 21,5 % à 14,2 % à Bruxelles. Une coïncidence de calendrier que nous nous contentons de signaler.

Dans l’opposition, Paul Magnette a défendu une procédure qu’il a qualifiée d’impartiale. Nous ne demandons évidemment pas au lecteur de croire le président du PS sur parole quand il défend une procédure qui préserve, de facto, l’influence institutionnelle de son parti au sein de la RTBF. Nous relevons simplement que sa position rejoint, sur ce point précis, celle des commissaires du gouvernement et celle de la société des journalistes.

Nous ne pensons pas pour autant que cet épisode se réduise à une diversion électorale. Reprenons le fil de cette série. Décembre 2024 : le MR installe Nadia Geerts, conseillère du Centre Jean Gol, à la vice-présidence du conseil d’administration de la RTBF. Janvier 2025 : Bouchez attaque publiquement la chaîne pour avoir refusé de diffuser en direct le discours d’investiture de Donald Trump. Été 2025 : les propos de Geerts sur Gaza restent sans sanction, et la Fédération Européenne des Journalistes s’alarme de voir s’installer l’idée qu’un administrateur public puisse mener une guerre culturelle. Novembre 2025 : Geerts cède la vice-présidence à Axel Miller, ancien chef de cabinet de Georges-Louis Bouchez, tout en restant administratrice. Et à l’horizon, une échéance majeure : la succession de Jean-Paul Philippot, administrateur général depuis un quart de siècle.

C’est au regard de cette séquence que nous lisons la démission du 29 mai. Non comme un simple retrait, mais comme un geste qui, selon notre interprétation, prépare le terrain pour la suite. En quittant bruyamment le conseil, le MR installe le récit d’une RTBF gouvernée par un attelage PS et Engagés, illégitime et partial. Chaque décision que le conseil prendra désormais, à commencer par la désignation du successeur de Philippot, pourra ainsi être présentée comme le produit d’une instance dysfonctionnelle. C’est une lecture, nous la donnons pour telle.

Une lecture concurrente mérite d’être développée pour elle-même, pas seulement mentionnée en passant. Elle tient en une phrase : cette démission pourrait n’être rien d’autre qu’une colère sincère, sans calcul de long terme. Georges-Louis Bouchez dénonce depuis des mois le fonctionnement du conseil et sa présidente. Voir sa préférence rejetée une fois de plus, sur un poste stratégique pour l’image de son parti, a pu suffire à provoquer un départ à chaud, motivé par l’exaspération plutôt que par une stratégie visant la succession de Jean-Paul Philippot. Cette lecture a l’avantage de la simplicité, et les démissions collectives spontanées existent bel et bien en politique, sans qu’il faille systématiquement y voir un coup préparé.

Ce qui nous retient de nous y ranger entièrement, ce sont deux éléments factuels, pas une intuition. D’abord le choix des mots de Bouchez lui-même, qui a précisé que ses administrateurs « ne seront pas remplacés à ce stade », une formule qui laisse la porte ouverte plutôt qu’elle ne referme le dossier, ce qu’une colère purement réactive n’aurait pas nécessairement anticipé. Ensuite le calendrier : cette démission intervient à quelques mois seulement d’une échéance connue de longue date, la succession de l’administrateur général. Une coïncidence de calendrier reste une coïncidence, elle ne prouve rien à elle seule. Mais elle nous semble suffisamment significative pour continuer à privilégier notre lecture, tout en reconnaissant que l’hypothèse d’une réaction sincère, sans arrière-plan stratégique, reste possible et défendable à partir des mêmes faits.

Notons que Bouchez a précisé que ses administrateurs « ne seront pas remplacés à ce stade », laissant le conseil amputé de 5 de ses membres. Le parti conserve donc la possibilité de revenir, ou de faire durer la vacance. Politiquement, la manœuvre place les Engagés, partenaires du MR dans toutes les majorités, dans une position délicate : la ministre des Médias Jacqueline Galant a rencontré Joëlle Milquet dès le 2 juin, une rencontre qualifiée de constructive dont rien de concret n’a filtré depuis.

Prenons enfin la mesure de ce que cet épisode dit de notre gouvernance publique. Un administrateur public n’est pas le délégué de son parti : il a un devoir de loyauté envers l’institution qu’il administre, inscrit dans les textes. Ce que le 29 mai a montré, c’est que 5 administrateurs peuvent quitter leurs fonctions simultanément, annoncés par un message d’un président de parti qui ne siège pas au conseil, et présentés comme un bloc. Nous estimons que ceux qui dénoncent volontiers la politisation des institutions ont ainsi offert un exemple frappant de ce qu’ils prétendent combattre.

Nous avions conclu notre article sur Nadia Geerts en écrivant que le message adressé aux journalistes de la RTBF était que leur organe de tutelle était devenu un champ de bataille. À la lumière de cet épisode, cette lecture nous paraît renforcée. Reste la seule question qui compte vraiment : qui succédera à Jean-Paul Philippot, et dans quelles conditions ? Nous suivrons ce dossier de près.

Sources :

  1. La Libre, « Cela bouge à la RTBF : Thomas Gadisseux désigné directeur de l’information, Bouchez annonce la démission des cinq administrateurs MR », 29 mai 2026
  2. La Libre, « Thomas Gadisseux à peine nommé, le MR claque la porte du CA de la RTBF », 29 mai 2026
  3. La Libre, « Démission « choc » des administrateurs MR de la RTBF : « C’est devenu impossible de fonctionner avec Joëlle Milquet », assure Georges-Louis Bouchez », 29 mai 2026
  4. L’Avenir, « Crise à la RTBF et départ des administrateurs MR : la ministre Galant et Joëlle Milquet ont eu une « rencontre constructive » », 2 juin 2026
  5. RTBF, « Après la démission des administrateurs MR, Jacqueline Galant et Joëlle Milquet cherchent une issue », 2 juin 2026
  6. Le Vif, « RTBF : après le départ des administrateurs MR, Galant et Milquet cherchent une sortie de crise », 2 juin 2026
  7. La Libre, « Des grilles de rentrée validées à la RTBF, le cas Nadia Geerts reporté et un collège d’experts pour la succession de Jean-Paul Philippot », 17 juillet 2025

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