Septième et dernier volet de notre série sur le Centre Jean Gol. Pour conclure, remontons le fil.
Une précision méthodologique s’impose d’emblée, la plus importante de toute cette série puisque ce texte relie les six précédents en un seul récit. Les faits biographiques, les dates de fondation, les publications citées et les liens institutionnels rapportés ici sont établis et sourcés. Que cette succession d’événements constitue une stratégie de conquête délibérée et continue sur vingt ans, plutôt qu’une convergence progressive de trajectoires individuelles et d’opportunités politiques saisies au fil du temps, relève d’une lecture rétrospective que nous assumons pleinement comme telle. C’est une manière cohérente de relier les faits. Ce n’est pas la seule possible, et nous n’avons aucune preuve d’une intention formée dès 2003.
Car la question qui traverse les six articles précédents mérite une réponse : comment en est-on arrivé là ? Comment le premier parti francophone du pays, héritier d’une tradition libérale qui se voulait humaniste, est-il devenu cette machine de guerre culturelle que nous avons documentée épisode après épisode ?
Notre réponse tient en une histoire. Elle commence en 2003, dans la confidentialité d’un petit think tank bruxellois.
Cette année-là, deux juristes de formation, l’un déjà docteur en philosophie de l’ULB, l’autre qui le deviendra à la Sorbonne quelques années plus tard, fondent à Bruxelles l’Institut Hayek, du nom de l’économiste autrichien devenu référence du néolibéralisme mondial. Ils s’appellent Corentin de Salle et Drieu Godefridi. La structure est minuscule, une dizaine de chercheurs, mais sa ligne est limpide : promouvoir une vision libérale radicale sur les questions contemporaines, avec des accents atlantistes voire néoconservateurs sur certains sujets. Nous sommes alors en pleine guerre d’Irak. La même année, les deux hommes fondent également l’Atlantis Institute, cercle de réflexion néoconservateur réunissant des intellectuels francophones autour de la défense du libéralisme, de l’atlantisme et de la démocratisation.
À l’époque, ces idées sont marginales dans le paysage libéral belge. Le MR de Louis Michel puis de Didier Reynders les regarde de loin. Et l’Institut Hayek lui-même ne durera pas : Godefridi en quitte la présidence en 2007 pour se consacrer à sa thèse de philosophie, Vincent Bénard lui succède à partir de mars 2008, et la structure est dissoute en 2011. Vu de cette année-là, on pourrait croire l’aventure terminée.
C’est tout l’inverse qui va se produire. Car les organisations meurent, mais les idées et les hommes circulent. Suivons-les.
Corentin de Salle, d’abord. Il intègre le Centre Jean Gol, ce centre d’études que le MR venait de créer en 2005, non sans résistances internes comme l’a raconté le CRISP. Il en gravira tous les échelons jusqu’à en devenir le directeur scientifique. En 2014, il cosigne un livre au titre programmatique, Fiasco énergétique, le gaspillage écologiste des ressources. Son coauteur mérite qu’on s’y arrête : David Clarinval, alors député fédéral, aujourd’hui ministre et vice-premier ministre. Le même Clarinval a proposé, comme l’a relevé l’association environnementale Canopea, que la commission Climat et développement durable du Parlement fédéral auditionne Drieu Godefridi et le chimiste Istvan Marko, tous deux venus contester les travaux du GIEC.
Drieu Godefridi, ensuite. Sa trajectoire est celle d’un éloignement progressif du MR et d’un durcissement continu. Dès le 1er février 2010, il publie dans Le Monde une tribune intitulée « Le GIEC est mort, vive le débat ! », suivie la même année d’un ouvrage au titre voisin. Il signe en 2019 la lettre climato-dénialiste internationale de la fondation néerlandaise Clintel, « There is no climate emergency ». Il publie sur la théorie du genre, qu’il présente comme une négation du droit. Il écrit pour des publications néoconservatrices, Valeurs actuelles, L’Incorrect et Causeur en France, ‘t Pallieterke en Belgique. Il se brouille avec Corentin de Salle autour de 2019 et multiplie les critiques envers le MR.
Et il termine ce parcours ailleurs. En 2024, Drieu Godefridi était tête de liste de la N-VA en Wallonie. Le cofondateur du think tank ultralibéral bruxellois s’est donc porté candidat pour le parti nationaliste flamand. Ce seul fait, public et vérifiable, dit peut-être davantage que tous les commentaires : la trajectoire idéologique amorcée en 2003 a conduit l’un de ses deux initiateurs jusqu’aux listes d’un parti dont le programme institutionnel est l’exact contraire de tout ce que la tradition libérale francophone défendait.
Arrêtons-nous maintenant sur un rapprochement que nous jugeons éclairant. En avril 2019, Godefridi publie « L’écologisme, nouveau totalitarisme ? ». En février 2023, soit moins de quatre ans plus tard, le Centre Jean Gol publie « Le wokisme, ce totalitarisme dont on ne peut pas dire le nom ». Un même gabarit rhétorique, à quatre ans d’intervalle, chez deux hommes qui ont fondé ensemble un think tank : prendre un mouvement social ou une préoccupation légitime, l’écologie hier, l’antiracisme aujourd’hui, le rebaptiser en idéologie totalitaire, et se poser en résistant face à elle. Nous y voyons une signature de fabrique. Le lecteur peut légitimement n’y voir qu’une coïncidence de style, tant le mot totalitarisme circule dans la polémique contemporaine.
Restait à trouver le véhicule politique. Il arrive en novembre 2019, quand Georges-Louis Bouchez prend la présidence du MR. Nous l’avons documenté dans le premier article de cette série : sous sa présidence, les équipes du Centre Jean Gol et du cabinet présidentiel sont mélangées, la production s’intensifie jusqu’au rythme quotidien, des polémistes comme Nadia Geerts sont recrutés, et le directeur scientifique revendique lui-même vouloir « imposer une nouvelle grille de lecture ». La victoire électorale de 2024, que Corentin de Salle attribue explicitement au choix présidentiel de la « rupture » avec la gauche, montre que les idées incubées dans la marge en 2003 pèsent aujourd’hui lourdement sur la Wallonie, la Fédération Wallonie-Bruxelles et le fédéral.
Et une fois ces relais en position d’influence, nous avons documenté, tout au long de cette série, une série d’épisodes : l’attaque de la Foire du Livre au tribunal, la démission collective des administrateurs MR de la RTBF avant la succession décisive à sa tête, le désarmement financier de l’éducation permanente, de la culture et de l’école pendant que le centre d’études du parti échappe à la réforme du financement. Nous les lisons comme les chapitres d’un même récit. Un lecteur plus prudent pourrait n’y voir qu’une série de décisions distinctes, prises pour des raisons propres à chaque dossier, qui se trouvent converger sans plan d’ensemble. Les deux lectures partent des mêmes faits.
Une leçon nous semble malgré tout se dégager, et elle ne concerne pas que la droite. Les batailles idéologiques se gagnent souvent dans le temps long, par l’investissement patient dans des structures, des revues, des formations, des lieux où les idées s’élaborent avant de devenir majoritaires. Pendant que ce courant construisait ses relais année après année, une partie du camp progressiste s’est reposée sur l’idée que ses valeurs constituaient le sens commun définitif de la société. Le CRISP le formule à sa manière : la place prise par le Centre Jean Gol illustre que le combat politique se joue aussi dans le champ des idées, et pas seulement dans les urnes.
Voilà pourquoi cette série existe. Non pour rendre un verdict sur des individus, mais pour rendre visible, à partir de faits sourcés, une mécanique que nous croyons réelle : des hommes, des structures, de l’argent, un gabarit rhétorique récurrent, et vingt années de trajectoires convergentes. Ce qui a été documenté peut être discuté. Ce qui est discuté peut être contredit, y compris par les personnes concernées, à qui cette page reste ouverte pour toute rectification factuelle. Non par des tags sur des murs ni des tombes profanées, qui offrent au camp d’en face ses images de victime, mais par l’éducation populaire, l’organisation collective et la bataille assumée des idées. Cette page y prendra sa part, article après article.
Sources :
- Revue Politique, « L’extrême droite au MR, ou la stratégie de la perversion », Martin Georges, 2025
- La Revue Nouvelle, « Comment les bleus pétrolent », analyse des réseaux libéraux climatosceptiques belges
- Moustique, « 10 choses à savoir sur Drieu Godefridi, la tête de liste N-VA en Wallonie », 21 mars 2024
- Canopea, « Climatosceptiques ou libéralocyniques ? »
- La Libre, entretien avec Benjamin Biard (CRISP) sur les centres d’études des partis, 5 mai 2026
- 21News, interviews de Corentin de Salle, janvier 2025
- Drieu Godefridi, « Le GIEC est mort, vive le débat ! », Le Monde, 1er février 2010 ; « L’écologisme, nouveau totalitarisme ? », Texquis
- Centre Jean Gol, « Le wokisme, ce totalitarisme dont on ne peut pas dire le nom », 2023
- Notices biographiques publiques de Corentin de Salle et Drieu Godefridi
Dans la même série : Centre Jean Gol
- Volet 1 : Corentin de Salle, l’architecte de la droitisation du MR
- Volet 2 : Nadia Geerts, de la polémique à la vice-présidence de la RTBF
- Volet 3 : Le produit phare de la maison
- Volet 4 : La Foire du livre et la liberté d’expression à géométrie variable
- Volet 5 : La RTBF, au cœur du réacteur
- Volet 6 : Qui paie les machines à idées
- Volet 7 : Remonter le fil (vous lisez cet article)

