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Le produit phare de la maison

Troisième volet. Les « études » du Centre Jean Gol, produit phare de la maison : leur méthode, et ce qu’en dit le monde académique, presque unanime.

Troisième volet de notre série sur le Centre Jean Gol. Après le portrait de Corentin de Salle, son directeur scientifique, et celui de Nadia Geerts, sa polémiste installée un temps à la vice-présidence de la RTBF, penchons-nous sur le produit phare de la maison : les « études ».

Le mot mérite ses guillemets, et ce n’est pas nous qui le disons. C’est le monde académique, presque unanime, chaque fois qu’une de ces publications atterrit dans le débat public.

Une précision qui vaut pour l’ensemble de ce texte. Les faits que nous rapportons sont vérifiables : le contenu des études du Centre Jean Gol, les critiques précises et nommées de plusieurs universitaires, l’analyse du CRISP sur la fusion des équipes du centre avec le cabinet présidentiel. Que cet ensemble constitue une stratégie délibérée de fabrication de fausse expertise au service d’un projet politique, plutôt qu’une accumulation de choix éditoriaux malheureux menée de bonne foi, relève d’une lecture que nous assumons, pas d’un verdict rendu par une instance tierce. Nous la jugeons solide au vu des éléments réunis. Le lecteur reste libre d’en juger autrement.

Commençons par le cas d’école. En février 2023, le Centre Jean Gol publie un texte intitulé « Le wokisme, ce totalitarisme dont on ne peut pas dire le nom ». Le document, porté par Nadia Geerts et supervisé par Corentin de Salle et Axel Miller, entend démontrer que derrière la lutte contre le racisme et pour la justice sociale se cacherait un projet visant à détruire notre système libéral et humaniste. Rien de moins.

La réception fut cinglante. Pascal Delwit, politologue à l’ULB, a qualifié dans La DH les études du Centre Jean Gol de dépourvues de « légitimité scientifique », estimant que ce sont « des analyses qui ne seraient même pas acceptées en tant que travaux d’étudiants ». Son collègue Vincent Laborderie, de l’UCLouvain, pointait le caractère fourre-tout du terme même de wokisme. Une carte blanche publiée dans La Libre en mars 2023 enfonçait le clou en qualifiant l’étude de « naufrage intellectuel », démontrant point par point qu’elle ne respectait aucune des règles méthodologiques de base et que le portrait du « wokisme » qu’elle brossait était incohérent d’une page à l’autre. Sa conclusion mérite d’être méditée : ce que le Centre Jean Gol a démontré par l’absurde, c’est que l’idéologie qu’il combat est une création de toutes pièces, un assemblage artificiel de mouvements sociaux trop distincts pour être réduits à une logique commune. Et que derrière le vernis de l’étude se cachait une simple opinion : l’hostilité à la lutte contre les discriminations, qui n’osait pas dire son nom.

Un travail universitaire mené à l’ULB sur le texte du CJG a d’ailleurs relevé un détail révélateur : l’étude ne fournit aucune justification sur l’origine du mouvement qu’elle prétend décrire. On dénonce un totalitarisme dont on ne parvient ni à définir les contours, ni à identifier les représentants, ni à documenter l’influence. En méthodologie, cela porte un nom : un épouvantail.

Face à ce naufrage, le Centre Jean Gol aurait pu corriger le tir. Il a fait l’inverse. En 2025, il publie une seconde étude, « Une régression sociale nommée wokisme », qui avance en substance que si la précédente a suscité des polémiques, ce ne serait pas parce qu’elle contiendrait des affirmations scandaleuses, mais parce qu’elle aurait pointé, de façon argumentée et nuancée, des problèmes que personne n’avait encore osé thématiser. Les universitaires qui l’ont démontée apprécieront cette lecture. C’est le propre des dispositifs idéologiques fermés : la critique n’y est jamais un signal d’erreur, elle y est la preuve qu’on a touché juste.

Il faut bien comprendre que cette faiblesse méthodologique n’est pas un accident. Elle est le produit d’un choix organisationnel documenté. En décembre 2024, La Libre consacrait un article à la stratégie du MR, décrivant comment Georges-Louis Bouchez mise sur le Centre Jean Gol pour amplifier sa guerre idéologique contre la gauche, sur le modèle gramscien de l’hégémonie culturelle repris par la droite française. Corentin de Salle lui-même, nous l’avons vu dans le premier article de cette série, revendique des études conçues pour faire le buzz, scandaliser et créer la polémique, avec pour ambition d’« imposer une nouvelle grille de lecture ». Quand l’objectif assumé d’un centre d’études est de gagner une bataille et non d’établir des faits, la méthode suit l’objectif. C’est en tout cas ce que ces éléments réunis suggèrent fortement.

L’analyse du CRISP publiée en mai 2026 apporte une pièce importante du dossier. Le centre de recherche, référence incontestée de la vie politique belge, y compare les centres d’études des partis francophones et relève que les collaborateurs du cabinet de la présidence du MR et ceux du Centre Jean Gol ont été mélangés il y a quelques années. Il note aussi que le MR communique particulièrement intensément sur la production du centre. Ce que le CJG appelle une étude ressemble ainsi, structurellement, davantage à un produit de communication de la présidence du parti qu’à un travail de recherche indépendant.

Et c’est là que l’affaire cesse, à nos yeux, d’être une querelle d’universitaires pour devenir un problème démocratique. Chaque « étude » suit un cycle similaire : publication tonitruante, conférence de presse du président, indignation à gauche, débats sur les plateaux, et au bout du compte, les termes choisis par le CJG s’installent dans la conversation publique. Wokisme, tyrannie des minorités, hégémonie de la gauche. Peu importe que le contenu soit démoli dans les jours qui suivent : le cadre, lui, est posé. On ne débat plus des inégalités, des discriminations ou de la pauvreté. On débat de savoir si ceux qui les combattent sont des totalitaires. Nous pensons que l’attention publique, ressource limitée s’il en est, se trouve ainsi captée par un ennemi construit pendant que des politiques bien réelles, coupes dans les services publics, cadeaux fiscaux, démantèlement de l’éducation permanente, avancent avec moins de contradiction médiatique qu’elles n’en susciteraient autrement.

Le plus ironique dans cette histoire, c’est le renversement des rôles. Le Centre Jean Gol accuse les sciences sociales d’être idéologiques, militantes, déconnectées des faits. Or les sciences sociales, avec tous leurs défauts, s’exposent en permanence à la contradiction : comités de lecture, révision par les pairs, données publiques, méthodes discutables et discutées. Les « études » du CJG ne connaissent rien de tout cela à notre connaissance. Pas de relecture indépendante identifiée, pas de méthodologie explicite, pas de données originales publiées. Elles empruntent à la science son costume, jamais ses contraintes.

Nous avons documenté, tout au long de cette série et bien avant elle, la capture progressive des institutions par les logiques partisanes. Avec le Centre Jean Gol, c’est le statut même de la connaissance dans le débat public qui nous semble visé. Quand un parti au pouvoir en Wallonie, à la Fédération Wallonie-Bruxelles et au fédéral finance une structure produisant des travaux jugés indignes par le monde académique, et que cette structure désigne l’université, la recherche et le monde associatif comme des adversaires idéologiques, la question qui se pose selon nous dépasse le simple débat d’idées.

Prochains volets de la série : la saga de la Foire du Livre, où le Centre Jean Gol a transformé un événement culturel en champ de bataille judiciaire, puis la démission collective des administrateurs MR de la RTBF.

[Post-scriptum] Un exemple plus ancien, découvert après la publication de cet article, mérite d’être ajouté au dossier tant il illustre le procédé avec précision. En novembre 2018 déjà, une analyse du Centre Jean Gol consacrée à l’esport affirmait, sans la moindre source vérifiable, qu’un enfant disposant d’une console à la maison aurait quatre fois moins de chances de redoubler que les autres, statistique attribuée à un vague « chercheur de Niort ». Repérée par des internautes puis relayée par L’Avenir en avril 2021, l’affaire s’est révélée savoureuse : ce chiffre provenait en réalité de Scientists of America, un site spécialisé dans la fabrication de fausses statistiques scientifiques sur commande, moyennant cinq euros l’article, déjà démasqué par Libération en 2007. Le Centre Jean Gol avait donc cité, sans le savoir ou sans le vérifier, une donnée sortie d’un générateur de désinformation. Sept ans avant l’étude sur le wokisme, la méthode était déjà la même : citer plutôt que vérifier, illustrer plutôt que démontrer. Merci au lecteur qui nous a signalé cet épisode.

Sources :

  1. La DH, « La dernière étude du Centre Jean Gol fait jaser : des analyses qui ne seraient même pas acceptées en tant que travaux d’étudiants », 1er mars 2023
  2. La Libre, « L’ »étude » du MR sur le wokisme a tout d’un naufrage intellectuel », carte blanche, 9 mars 2023
  3. La Libre, « Georges-Louis Bouchez mise sur le centre Jean Gol pour amplifier sa guerre idéologique contre la gauche », 24 décembre 2024
  4. La Libre, entretien avec Benjamin Biard (CRISP) sur les centres d’études des partis, 5 mai 2026
  5. Centre Jean Gol, « Le wokisme, ce totalitarisme dont on ne peut pas dire le nom », 2023, et « Une régression sociale nommée wokisme », 2025
  6. Université Libre de Bruxelles, mémoire d’analyse du discours consacré au terme « wokisme » dans l’étude du CJG, 2023
  7. Action Vivre Ensemble, « Critique de la pensée dite « woke » : une diversion réactionnaire », 2023
  8. L’Avenir, « Le MR défend le jeu vidéo mais relaie une « fake news » sur le sujet », 20 avril 2021 (source du post-scriptum)

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