[Correction post-publication] Deux imprécisions juridiques nous ont été signalées en commentaire après la mise en ligne, et nous les corrigeons ici plutôt que de les laisser passer.
D’abord, cet article affirmait plus loin que la législation antidiscrimination avait été conçue pour protéger les personnes vulnérables et non le bureau d’études du parti dominant. C’est inexact. La loi du 10 mai 2007 tendant à lutter contre certaines formes de discrimination liste explicitement la conviction politique parmi ses critères protégés, au même titre que l’âge, le handicap, la langue ou la conviction religieuse. Le fondement juridique invoqué par le Centre Jean Gol était donc pleinement disponible, et le fait qu’un parti exerce le pouvoir ne le prive évidemment d’aucun de ses droits. Notre formulation initiale laissait entendre le contraire, elle était fautive.
Ensuite, sur les 500 000 euros réclamés : il s’agissait d’une demande d’astreinte, c’est-à-dire d’une somme qui n’aurait été due que si la Foire du Livre avait refusé d’exécuter une décision de justice lui ordonnant de revenir sur l’exclusion. Ce n’était pas une demande de dommages et intérêts. Nous aurions dû le préciser d’emblée plutôt que de laisser le chiffre agir seul. Nous maintenons qu’un tel montant, même conditionnel, adressé par le premier parti francophone du pays à une association culturelle subsidiée, constitue un signal qui dépasse la seule technique juridique. Mais cette lecture est la nôtre, et elle méritait d’être distinguée du fait juridique lui-même.
Nous remercions le lecteur qui a relevé ces deux points. [Fin de la correction]
Quatrième volet de notre série sur le Centre Jean Gol. Après les idéologues et les « études », voici la méthode en action, grandeur nature, sur un terrain que le think tank du MR affectionne particulièrement : la culture.
Résumons les faits, car ils méritent d’être établis avant d’être interprétés.
Précision méthodologique. Les faits qui suivent sont établis : l’annonce d’exclusion, les incidents de sécurité invoqués par la Foire, la saisine de la justice, le montant réclamé, l’accord trouvé lors d’une réunion de concertation. Que cette séquence constitue, pour le MR, une opération construite ou exploitée sciemment à son avantage plutôt qu’une réaction sincère à ce que ses responsables ont vécu comme une injustice, relève d’une lecture que nous assumons. Nous la jugeons convaincante au vu du contraste entre la rapidité de la solution finalement trouvée et l’ampleur de la bataille médiatique qui l’a précédée. Elle reste une interprétation, pas un fait établi par une autorité tierce.
Le 2 mars 2026, l’ASBL organisatrice de la Foire du Livre de Bruxelles annonce que le Centre Jean Gol, présent à l’événement depuis environ un quart de siècle, ne sera pas accueilli à la 55e édition, prévue du 26 au 29 mars à Tour & Taxis. La Foire invoque une analyse de risque approfondie fondée sur les tensions et incidents survenus lors des éditions précédentes : en 2025, des dégradations avaient été constatées sur place, des tags visant le Centre Jean Gol avaient été apposés sur les murs du site, et plusieurs exposants s’étaient inquiétés de l’atmosphère. L’organisation évoque des dispositifs de sécurité de plus en plus lourds, à sa charge, pour un événement de quatre jours accueillant 85 000 visiteurs, dont des classes et des enfants. « On ne cédera pas aux pressions politiques », déclarent les organisateurs. Ils affirment avoir proposé des alternatives au CJG, dont un espace à la Maison de la Poste et des interventions à des moments encadrés. Le Centre a refusé, y voyant une mise à l’écart symbolique.
En toile de fond, un climat détestable. L’année précédente, les 20 ans du Centre Jean Gol à Liège avaient été marqués par des protestations violentes, précédées, selon la presse, par la profanation antisémite de la tombe de Jean Gol, ancien président du parti libéral. Disons-le sans la moindre ambiguïté, parce que nos valeurs ne sont pas à géométrie variable : profaner une tombe, taguer des messages antisémites, empêcher physiquement des événements politiques, tout cela est indéfendable. Ceux qui commettent ces actes ne servent aucune cause progressiste. Ils offrent à la droite radicalisée exactement ce dont elle a besoin : des images de victime.
Car c’est ici que la mécanique s’enclenche, et elle est éclairante à observer.
Dès l’annonce de la Foire, Georges-Louis Bouchez dénonce ce qu’il qualifie de censure politique. Le 5 mars, le Centre Jean Gol, Bouchez et Corentin de Salle en personne saisissent la justice : une citation en référé devant le tribunal de l’entreprise, et une action en cessation fondée sur la législation antidiscrimination, avec à la clé une demande d’astreinte de 500 000 euros contre l’ASBL si l’exclusion est maintenue. Une pétition est lancée. Les médias s’embrasent pendant une semaine entière.
Arrêtons-nous néanmoins sur ce chiffre : 500 000 euros d’astreinte réclamés contre une association culturelle subsidiée. Comme précisé plus haut, une astreinte n’est due qu’en cas de refus d’exécuter une décision de justice, et le recours à cette procédure comme au fondement antidiscriminatoire était juridiquement disponible. Il reste que le premier parti francophone du pays, au pouvoir à tous les étages, a choisi de mobiliser l’arsenal judiciaire d’urgence contre une ASBL qui organise le plus grand événement littéraire de Belgique francophone avec des moyens comptés, dans un secteur culturel que la Fédération Wallonie-Bruxelles soumet précisément à une cure d’austérité. Nous pensons que le message envoyé au secteur dépasse le cadre du dossier lui-même. D’autres lectures sont possibles, et le débat sur ce point reste ouvert.
Soyons honnêtes, le débat de fond n’était pas illégitime. Des voix insoupçonnables de complaisance envers la gauche radicale, comme le journaliste Alain Gerlache, ancien porte-parole du libéral flamand Guy Verhofstadt, ont dénoncé « une forme de capitulation et de censure » de la part de la Foire face à la menace de groupuscules, sous-traitant de fait à ces derniers le pouvoir de décider qui peut s’exprimer. L’argument mérite d’être entendu : une société démocratique ne devrait pas laisser la violence, ou sa simple menace, dessiner la carte de la parole publique.
Mais le même Alain Gerlache ajoutait aussitôt une mise en garde que presque personne n’a relayée : il fallait, selon lui, se méfier de l’instrumentalisation de cette affaire par Georges-Louis Bouchez dans la guerre culturelle qu’il mène, y compris contre des médias publics qui n’étaient en rien concernés par ce dossier précis. Le problème n’a jamais été, à notre sens, que le MR défende son droit d’exposer des livres. Le problème est ce que cette défense est devenue dans la dynamique de polarisation plus large du parti.
Observez la chronologie de la sortie de crise. Le 9 mars, une concertation réunit la Foire, le Centre Jean Gol, Tour & Taxis, la Ville de Bruxelles et les services de police. Un accord est trouvé en une seule journée : le CJG participera, dans un cadre organisationnel et sécuritaire défini collectivement. La solution qui a fonctionné était une solution de concertation, disponible dès le départ mais intervenue seulement après une semaine de dramaturgie judiciaire et médiatique.
Le bilan de cette semaine, tel que nous le lisons, s’est traduit pour le Centre Jean Gol par le maintien du stand, une place importante dans le récit médiatique, et un signal envoyé au secteur culturel au sens large. Le message qui nous semble en ressortir est le suivant : la prochaine institution, festival, théâtre ou bibliothèque qui envisagera de dire non au parti dominant s’expose à des citations en référé, à des demandes d’astreintes à six chiffres et à une semaine de pilori médiatique. La censure que le MR dénonçait nous paraît, à ce titre, moins préoccupante que le risque d’autocensure préventive qu’un tel précédent peut installer dans les institutions culturelles.
Nous avons montré dans les articles précédents comment le Centre Jean Gol construit ses adversaires sur le terrain des idées. La saga de la Foire du Livre illustre, selon notre lecture, l’étape suivante : la transformation de frictions concrètes en affrontements plus larges. La culture, l’université, le service public d’information : la liste des terrains de tension s’allonge. Le prochain article de cette série sera consacré à un épisode survenu trois semaines après la clôture de cette Foire du Livre : la démission collective des cinq administrateurs MR de la RTBF.
Cette série doit beaucoup à un travail antérieur qui mérite d’être cité explicitement. La chaîne YouTube M’enfin Média a ouvert la voie dès sa première vidéo, « Quand le bleu vire au brun », consacrée à la dérive du Mouvement Réformateur. On y retrouve déjà l’essentiel de la grille de lecture que cette série a tenté de documenter dans le détail au fil de ses articles : la bataille culturelle et métapolitique inspirée de la notion d’hégémonie gramscienne, le rôle central du Centre Jean Gol comme fabrique de polémiques, la stratégie assumée de Georges-Louis Bouchez consistant à occuper toute la droite pour vider l’extrême droite de son électorat, et les faiblesses méthodologiques déjà pointées par plusieurs universitaires dans les études du centre. Cette série d’article ne serait probablement pas ce qu’elle est sans ce premier défrichage. Merci à eux.
Sources :
- M’enfin Média, « Quand le bleu vire au brun, épisode #1 », chaîne YouTube, 2026
- RTBF, « Le Centre Jean Gol écarté de la Foire du Livre : le MR accuse l’organisation de censure et annonce des actions en justice », 3 mars 2026
- RTBF, « Le Centre Jean Gol écarté de la Foire du Livre : « Une forme de capitulation et de censure », dénonce Alain Gerlache », 4 mars 2026
- BruxellesToday, « « On ne cédera pas aux pressions politiques » : le Centre Jean Gol ne pourra pas participer à la Foire du livre », 2 mars 2026
- La Libre et La DH, « Le Centre Jean Gol saisit la justice pour être présent à la Foire du Livre », 5 mars 2026
- La Libre, « Tribunal de l’entreprise : le Centre Jean Gol demande une audience d’introduction contre la Foire du livre », 6 mars 2026
- La Libre, « Fin de la saga Foire du livre : un accord trouvé avec le Centre Jean Gol », 9 mars 2026
- Livres Hebdo, « La Foire du livre de Bruxelles annule l’exclusion controversée d’un think tank politique », 10 mars 2026
- 21News, entretien avec Corentin de Salle sur l’exclusion de la Foire du Livre, mars 2026
Dans la même série : Centre Jean Gol
- Volet 1 : Corentin de Salle, l’architecte de la droitisation du MR
- Volet 2 : Nadia Geerts, de la polémique à la vice-présidence de la RTBF
- Volet 3 : Le produit phare de la maison
- Volet 4 : La Foire du livre et la liberté d’expression à géométrie variable (vous lisez cet article)
- Volet 5 : La RTBF, au cœur du réacteur
- Volet 6 : Qui paie les machines à idées
- Volet 7 : Remonter le fil

