Le 19 juillet 1991, à 7h25, André Cools s’apprête à monter dans sa voiture avenue de l’Observatoire, à Cointe, sur les hauteurs de Liège. Deux tueurs à moto ouvrent le feu. Sa compagne est gravement blessée. Lui meurt sur place. L’homme qui vient de tomber n’est pas n’importe qui. Ancien président du Parti socialiste, ancien vice-premier ministre, ministre du Budget, ministre d’État, il est surtout l’homme fort du PS liégeois, celui qui tenait les réseaux et les silences d’un parti tout entier.
Ce qui aurait pu rester un fait divers tragique devient très vite une affaire d’État. La juge d’instruction Véronique Ancia reprend le dossier et découvre un homme de réseaux, entouré de tensions, y compris avec ses propres camarades de parti. Son enquête l’amène sur une piste inattendue, celle des commissions occultes versées lors de l’achat par la Belgique de 46 hélicoptères de combat italiens Agusta, puis lors du marché de modernisation des avions F-16. Cools se serait montré réticent face à ce contrat, aurait attendu des retombées pour son parti, aurait menacé, selon certains, de tout faire éclater. Le lien direct entre son assassinat et ces pots-de-vin n’a cependant jamais pu être formellement établi par la justice. Il faut le dire avec cette prudence, parce que c’est la vérité judiciaire, aussi frustrante soit-elle.
Ce que l’enquête révèle en revanche, sans le moindre doute, c’est l’ampleur du système. En janvier 1994, la Belgique découvre que des commissions occultes ont financé non pas un seul parti, mais deux, le PS francophone et le SP flamand, ses deux bras d’un même mouvement historique. Guy Coëme, ministre de la Défense au moment des faits, démissionne. Guy Spitaels, ancien ministre-président wallon, plonge à son tour. Willy Claes, devenu entre-temps secrétaire général de l’OTAN, doit lui aussi quitter ses fonctions. Frank Vandenbroucke tombe également. Les têtes les plus hautes de la socialdémocratie belge s’effondrent les unes après les autres, sous le regard sidéré d’une opinion publique qui découvre que la corruption n’épargne personne, ni les grands partis historiques, ni les figures les plus respectées.
Le procès se conclut en décembre 1998 devant la Cour de cassation. Les peines tombent, souvent avec sursis. Guy Spitaels et Guy Coëme écopent de deux ans, assortis d’une interdiction d’exercer une fonction publique. Willy Claes en prend trois. L’industriel français Serge Dassault, également poursuivi, est condamné à deux ans avec sursis. Des peines qui paraissent, avec le recul, bien légères au regard de la gravité des faits et de la confiance publique trahie.
Ce que cette affaire nous apprend encore aujourd’hui dépasse largement le seul PS ou le seul SP. Elle montre comment un système de commissions occultes peut prospérer pendant des années, protégé non pas par un seul homme mais par toute une culture du silence, celle où l’on tait ce que l’on sait parce que le parti passe avant tout, parce que la loyauté prime sur l’intégrité. C’est ce même mécanisme d’omertà que l’on retrouvera, sous d’autres formes, dans d’autres partis et d’autres décennies. La presse elle-même ne s’y trompe pas : plus tard, quand éclatera le Kazakhgate impliquant des figures du MR, plusieurs titres de presse évoqueront spontanément « l’Agusta du MR », preuve que le mécanisme, lui, ne connaît pas de couleur politique.
35 ans après, l’assassinat d’André Cools n’a toujours pas livré tous ses secrets. Mais l’argent des pots-de-vin, lui, a bien existé. Cet argent aurait pu financer des crèches, des écoles, des soins de santé. Il a fini dans des comptes secrets, au service de carrières et de partis, pendant qu’ailleurs on demandait déjà aux citoyens de se serrer la ceinture. C’est peut-être la leçon la plus dérangeante de cette affaire : ce n’est pas la corruption elle-même qui choque le plus, c’est la facilité avec laquelle un système entier a pu la couvrir, jusqu’à ce que le sang d’un homme abattu dans un parking oblige enfin à ouvrir les yeux.
Sources :
- La Libre, Comment l’affaire Agusta-Dassault a fait chuter Guy Spitaels et Co
- RTBF, Janvier 1994 : le PS touché par l’affaire Agusta
- RTBF, Assassinat d’André Cools : trente ans après, ses conséquences et ses zones d’ombre
Dans la même série : Scandales belges
- Foyer anderlechtois : une commission d’enquête, la deuxième de l’histoire bruxelloise
- L’affaire Agusta-Dassault et l’assassinat d’André Cools (vous lisez cet article)
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- Johan Vande Lanotte et Electrawinds
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