Commençons par une évidence qui n’en est pas une : personne ne dort dehors parce qu’il manque de logements dans l’absolu. Bruxelles compte des dizaines de milliers de mètres carrés vides, des bureaux inoccupés, des immeubles en attente de promoteur. On dort dehors parce que le logement est distribué selon la capacité de payer, et parce qu’on a décidé, collectivement, que certaines personnes devaient d’abord mériter d’être logées.
Cet article parle de ce qui se passe quand on renverse cette logique. Et il parle du fait que ce renversement a été testé, mesuré, validé scientifiquement en Belgique, avec des résultats que peu de politiques publiques peuvent revendiquer.
Le décor d’abord, parce qu’il est brutal.
Le 6 novembre 2024, le dénombrement coordonné par Bruss’help a recensé 9.777 personnes sans abri ou mal logées en Région bruxelloise, une hausse de 25 % en deux ans. Ce total agrège des situations très différentes : des personnes qui dorment dans l’espace public, d’autres en centre d’urgence ou de crise, d’autres encore en logement non conventionnel, squats, habitations insalubres ou hébergement chez un tiers. Bruxelles est la ville du pays où l’on trouve le plus de personnes sans abri, et l’institution qui produit ces chiffres précise elle-même qu’ils sont probablement sous-estimés, parce qu’on ne compte bien que ce qui se laisse compter.
Le Samusocial indique avoir accueilli 9.521 personnes en 2025, dont 2.159 ont pu accéder à une solution de sortie de rue. Retenez ce rapport : quatre personnes accueillies sur cinq n’ont pas trouvé de sortie.
Maintenant, la logique dominante, celle qui structure encore largement l’aide aux personnes sans abri.
On l’appelle le modèle de l’escalier. La personne à la rue est censée gravir des marches successives : d’abord se stabiliser, ensuite arrêter de consommer, ensuite suivre un accompagnement psychologique, ensuite intégrer une maison d’accueil, ensuite prouver son autonomie, et enfin, tout au bout, obtenir un logement. Chaque marche est conditionnée par la précédente. Le logement est la récompense terminale d’un parcours de mérite.
Ce modèle repose sur un présupposé rarement énoncé : si vous n’êtes pas capable de vivre en logement, c’est qu’il faut d’abord vous réparer. Le problème serait dans la personne.
Il a une conséquence pratique très simple : il exclut précisément celles et ceux qui en ont le plus besoin. Une personne qui vit dehors depuis huit ans, avec une consommation lourde et des troubles psychiatriques, ne montera jamais cet escalier. Elle échoue à la première marche, retourne à la rue, et le système enregistre son échec à elle plutôt que le sien.
Au début des années 1990, à New York, un psychologue nommé Sam Tsemberis a fait l’hypothèse inverse avec son organisation Pathways to Housing. Et si on donnait d’abord le logement ? Sans condition préalable. Sans exiger l’abstinence, sans exiger la stabilité, sans exiger quoi que ce soit d’autre que ce qu’on exige de n’importe quel locataire : payer son loyer et respecter son bail. Et si l’accompagnement venait après, à domicile, souple, intensif si nécessaire, centré sur ce que la personne demande plutôt que sur ce que l’institution estime bon pour elle ?
C’est ce qu’on appelle le Housing First. Le logement d’abord.
L’idée paraît naïve. Elle ne l’est pas du tout, et c’est précisément ce que les chiffres démontrent.
En Belgique, l’expérimentation a été lancée à l’initiative du fédéral et menée de septembre 2013 à juin 2016 dans huit villes : Anvers, Gand, Hasselt, Bruxelles, Molenbeek-Saint-Jean, Liège, Charleroi et Namur. Elle était financée par la Secrétaire d’État à la Lutte contre la Pauvreté via la Loterie Nationale, et accompagnée en continu par une équipe de chercheurs chargée de l’évaluation, avec un groupe témoin. Ce point méthodologique compte : il ne s’agissait pas d’une auto-évaluation associative, mais d’une recherche comparative.
Les résultats sont les suivants. Après 2 ans, environ 90 % des 141 locataires Housing First suivis étaient toujours en logement, alors même que le programme avait délibérément sélectionné les profils les plus lourds, ceux considérés comme les moins susceptibles de réussir. Dans le groupe accompagné selon les modalités classiques, sur 137 personnes, moins de la moitié étaient parvenues à intégrer un logement, près de 30 % étaient toujours sans abri et environ 20 % se trouvaient en institution.
Autrement dit : on a pris les personnes que le système considérait comme irrécupérables, on leur a donné les clés d’un appartement sans rien exiger en échange, et neuf sur dix y sont restées.
Ce n’est pas une anecdote inspirante. C’est une réfutation expérimentale du présupposé sur lequel repose l’essentiel de notre politique sociale envers les personnes sans abri. Le problème n’était pas dans la personne. Il était dans l’escalier.
À Bruxelles, l’approche s’est ancrée durablement. Le noyau historique du dispositif compte 5 projets, portés par le Smes, Infirmiers de rue, le Samusocial avec son projet Stepforward, le Centre de santé mentale Antonin Artaud et Diogènes. Depuis que l’ordonnance de 2018 a ouvert la possibilité d’un agrément assorti d’un subventionnement structurel, d’autres structures ont rejoint ou s’apprêtent à rejoindre le réseau, notamment DUNE et DoucheFLUX. Les opérateurs eux-mêmes soulignent que leur nombre ne cesse de croître. Une évaluation publiée par La Strada relevait un taux moyen de maintien en logement de l’ordre de 91,5 % pour les équipes bruxelloises. Ces chiffres sont stables depuis dix ans, dans plusieurs villes, avec des équipes différentes. Ce n’est plus une expérimentation, c’est une donnée acquise.
Derrière ces sigles, il y a des structures qu’il faut nommer.
Infirmiers de rue a été fondée à Bruxelles au milieu des années 2000 par l’infirmière Émilie Meessen, et fête ses 20 ans en 2026. L’association est partie d’une intuition inattendue : faire de l’hygiène la porte d’entrée. Pas par hygiénisme, mais parce que l’état corporel est un baromètre de l’estime de soi, et que la reconstruction de celle-ci conditionne tout le reste. L’asbl compte aujourd’hui plus de 50 employés à Bruxelles et une dizaine à Liège. En 2024, ses équipes ont mené 292 maraudes à Bruxelles et 193 à Liège, pour 1.817 rencontres abouties. Depuis 2010, elle a relogé durablement 221 personnes. Elle se définit désormais comme un « laboratoire pour la fin du sans-abrisme ».
Diogènes fait du travail de rue depuis des décennies, auprès des personnes que les institutions ne parviennent pas à atteindre, et développe son propre volet Housing First incluant la prospection, la rénovation et la création de logements.
DoucheFLUX a ouvert en mars 2017 un centre de jour de 650 mètres carrés rue des Vétérinaires à Anderlecht : douches, salon-lavoir, consignes, permanences médicales et psychosociales. L’association a lancé début 2023 son propre projet Housing First avec le soutien de la Commission communautaire commune. Elle a aussi une pratique que je trouve remarquable : la douche solidaire, un bon acheté 5 euros par un donateur et redistribué par les associations bruxelloises. Et un travail de plaidoyer explicitement destiné à déconstruire les stéréotypes sur la pauvreté.
Détail de vocabulaire qui n’en est pas un : ces acteurs ne parlent plus de sans-abrisme mais de sans-chez-soirisme, ou d’absence de chez-soi. Le changement n’est pas cosmétique. Un abri, c’est un toit qui protège de la pluie. Un chez-soi, c’est une adresse, une porte qu’on ferme, un lieu dont on décide. La différence entre les deux, c’est exactement la différence entre le dortoir d’urgence et la citoyenneté.
Quant au Samusocial, il fera l’objet d’un article à part dans cette série, parce que son histoire mérite mieux qu’un paragraphe. Rappelons simplement ici que l’ancienne asbl privée, au cœur du scandale que nous avons documenté sur cette page, a été liquidée, et que ses actifs ont été transférés en mai 2019 vers une nouvelle structure de droit public, encadrée par l’ordonnance du 14 juin 2018. Un scandale a produit une réforme institutionnelle. C’est aussi cela, l’espoir.
Et puis il y a le document dont je veux vraiment vous parler.
Le 15 avril 2024, Bruss’help a présenté publiquement son Masterplan de sortie du sans-chez-soirisme. L’objectif affiché, noir sur blanc, est d’arriver à une Région sans personne privée de chez-soi d’ici 2029. Le plan comporte 35 mesures réparties en quatre phases : renforcer la prévention pour que personne ne perde son logement ou ne quitte une institution sans solution alternative, accélérer l’action pour réduire le temps passé sans chez-soi, optimiser l’accompagnement en y intégrant les assuétudes et la santé mentale, et enfin lutter contre l’injustice et la violence institutionnelles.
Ce dernier axe mérite qu’on s’y arrête. Une institution publique régionale écrit, dans un document officiel, qu’il faut mettre fin aux interventions invasives ou paternalistes envers les personnes sans chez-soi, et instaurer des procédures éthiques et socialement acceptables. Autrement dit, elle reconnaît que le dispositif d’aide lui-même produit de la violence, et elle en fait un chantier.
Plus important encore : ce plan a été co-construit avec environ 200 professionnels et personnes ayant l’expérience vécue du sans-chez-soirisme. Il a été présenté en présence de personnes concernées, du secteur associatif, de membres du gouvernement bruxellois et de chefs de groupes parlementaires. Bruss’help a pris soin de préciser qu’il ne s’agissait pas d’un mémorandum politique mais d’une ligne directrice destinée au gouvernement suivant.
Nous avons donc, en Belgique, en 2026, la situation suivante. Une méthode dont l’efficacité est mesurée depuis dix ans. Des équipes formées et expérimentées. Une institution régionale qui a produit une stratégie chiffrée sur six ans, élaborée avec les premiers concernés, pour supprimer le phénomène.
Tout est là. Il ne manque que deux choses : de l’argent et des logements.
Or voici ce qu’on fait de l’argent et des logements.
En juillet 2026, après avoir annoncé fin juin la suppression du financement de 300 places d’accueil créées dans le cadre du Brussels Deal, la ministre fédérale de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt a annoncé la fermeture de 700 places supplémentaires. Au total, 1.000 places sur 2.000 disparaissent, pour des demandeurs de protection internationale et des personnes sans abri. Selon le Samusocial, la décision a été prise sans concertation préalable avec les autorités bruxelloises ni avec les opérateurs de terrain, dans des délais rendant impossible toute transition organisée. Près de 40 % des quelque 1.300 places de ses centres d’accueil d’urgence étaient directement financées dans ce cadre.
En parallèle, comme nous l’avons documenté dans les deux premiers articles de cette série, le gouvernement bruxellois a validé le 9 juillet 2026 un plan de sécurité et de prévention qui ne reconduit pas 14 projets sur 39, après une amputation antérieure de 15 % des subsides du secteur. Et la Région a décidé de vendre une partie de son patrimoine de logements sociaux tout en suspendant les nouveaux projets de construction, alors que près de 60.000 ménages attendent.
On coupe donc simultanément l’hébergement d’urgence, l’accompagnement de terrain et la production de logements. Les trois maillons de la chaîne, en même temps.
C’est ici que je dois être honnête sur les limites, parce que c’est le cœur du problème.
Le Housing First ne fonctionne que s’il y a des logements. C’est une méthode d’accompagnement, pas une machine à produire des habitations. Infirmiers de rue le dit sans détour : l’association se heurte à de rudes limites structurelles, en particulier en matière de logement, et déclarait en janvier 2026 qu’elle ne pouvait « plus compter aveuglément sur le monde politique » pour apporter des solutions. Quand une asbl médico-sociale de 60 personnes en arrive à formuler publiquement ce constat, ce n’est pas de l’amertume militante, c’est un diagnostic.
Deuxième limite : le Housing First cible en priorité les situations les plus chroniques et les plus fragiles. Il ne remplace pas l’hébergement d’urgence, il ne remplace pas les maisons d’accueil, il ne remplace pas le logement social. Il est un outil dans un ensemble, et ceux qui l’invoqueraient pour justifier la fermeture de centres d’urgence en feraient un usage exactement contraire à sa raison d’être.
Troisième limite, la plus inconfortable : les chiffres de comparaison entre Housing First et accompagnement classique demandent d’être lus avec précision. Les études belges mesurent à la fois l’accès au logement et le maintien dans celui-ci, et les taux diffèrent selon ce qu’on mesure. Ce qui est solidement établi, c’est que le Housing First fait entrer en logement des personnes que la filière classique n’y fait pas entrer du tout, et qu’elles y restent. Ce n’est pas une critique du travail des maisons d’accueil, dont les équipes font ce qu’elles peuvent avec des moyens dérisoires. C’est une critique du modèle de l’escalier, pas de celles et ceux qui sont contraints de le monter avec les gens.
Reste l’essentiel, qui tient en une phrase.
Nous savons faire. Ce n’est pas une conviction, c’est un résultat mesuré. Le sans-abrisme n’est pas une fatalité anthropologique, ce n’est pas la conséquence inévitable de la modernité urbaine, ce n’est pas le prix à payer pour la liberté individuelle. C’est le produit d’arbitrages budgétaires et de conventions juridiques sur la propriété. Des pays et des villes l’ont réduit massivement en décidant de le faire. Bruss’help a écrit noir sur blanc comment le faire ici, avec un calendrier.
Alors quand un responsable politique explique devant une caméra que le sans-abrisme est un problème complexe, sans solution simple, il faut entendre ce que cette phrase signifie réellement. Elle ne signifie pas qu’on ne sait pas. Elle signifie qu’on ne veut pas payer.
Et pendant qu’on refuse de payer, des centaines de personnes dorment dehors ce soir dans une ville qui héberge les institutions européennes.
[Edition post-publication – 15/08/2026]
Un commentaire nous a signalé une lacune de l’article, qui a été comblée depuis. Nous écrivions que le sans-chez-soirisme n’est pas une fatalité mais un arbitrage budgétaire, sans étayer par des chiffres la comparaison entre le coût de la rue et celui du relogement. Cette comparaison a été faite, et elle est bruxelloise.
Une recherche menée par Benoît Bayenet, Justine Carlier, Ilan Tojerow et Magali Verdonck au Département d’économie appliquée de l’ULB, pour le compte du Syndicat des Immenses et de Droit à un toit, en a publié une synthèse dans Brussels Studies en février 2024, avec la contribution notamment de Bruss’help, du CPAS de Bruxelles-Ville, de Diogènes et de DoucheFLUX.
Les dispositifs spécifiquement dédiés aux personnes sans abri représentaient plus de 65 millions d’euros en 2021 pour la Cocom, la Cocof et le fédéral, soit environ 12.265 euros par personne et par an. En intégrant les coûts indirects, à savoir les hospitalisations, les soins psychiatriques, les interventions policières, les pertes de recettes fiscales et les années de vie perdues, le coût annuel réel par personne sans abri est estimé entre 40.000 et 52.000 euros, et peut atteindre 85.000 euros pour certains profils.
Le coût de la remise en logement, lui, se situe entre 33.000 euros par an pour une personne au revenu d’intégration sociale en logement social sans accompagnement, et 74.000 euros pour une personne en incapacité de travail primaire, en logement privé avec compensation de loyer et accompagnement Housing First.
Les autrices se gardent d’une conclusion trop tranchée : il est écrit que le coût de la remise en logement peut parfois être inférieur à celui du sans-chez-soirisme, et qu’il est rarement beaucoup plus élevé. Elles précisent aussi que leur analyse est statique et qu’elle n’a pas pu intégrer certains coûts, dont l’aide alimentaire et le système pénal, ce qui sous-estime le coût de la rue. Elles appellent à une analyse dynamique, qui tiendrait compte du fait que la rue dégrade la santé et alourdit les besoins avec le temps, tandis qu’un relogement les allège.
Nous dépensons donc déjà, pour maintenir des personnes à la rue, des sommes du même ordre voir supérieures à ce que coûterait de les loger dignement. Cette précision ne modifie pas l’analyse de l’article, elle lui donne sa base chiffrée.
Merci à Anne Löwenthal qui a signalé cette référence qui permet de donner encore plus de poids à notre conclusion.[fin de l’édition post-publication]
Sources :
- Bruss’help, Masterplan de sortie du sans-chez-soirisme en Région de Bruxelles-Capitale, mars 2024, présenté publiquement le 15 avril 2024
- Bruss’help, dénombrement des personnes sans abri et mal logées, nuit du 6 au 7 novembre 2024
- Housing First Belgium, site officiel de l’expérimentation fédérale 2013-2016 et résultats de recherche
- SPP Intégration Sociale, pages consacrées à Housing First Belgium
- La Strada, Centre d’appui au secteur bruxellois d’aide aux sans-abri, rapport « 5 ans de Housing First en Région de Bruxelles-Capitale », 2018
- Le Forum, entretien avec Coralie Buxant sur les résultats de l’évaluation Housing First Belgium
- Infirmiers de rue, site officiel et présentation de l’action à Bruxelles
- RTBF, « L’asbl Infirmiers de rue célèbre cette année ses 20 ans d’existence », janvier 2026
- BX1, « L’ASBL Infirmiers de rue célèbre ses 20 ans d’existence », janvier 2026
- Diogènes asbl, présentation du projet Housing First
- DoucheFLUX, site officiel et présentation du centre de jour et du projet Housing First
- Samusocial de Bruxelles, « Suppression de 1000 places d’accueil : le risque d’une crise humanitaire au cœur de la capitale européenne », juillet 2026
- Moustique, « Un drame social : avec la suppression de 1.000 places d’accueil à Bruxelles, la crainte d’une explosion du sans-abrisme », juillet 2026
- RTBF, « Bruss’Help propose un plan global pour mettre fin au sans-abrisme à Bruxelles d’ici 2029 », avril 2024
- Ordonnance du 14 juin 2018 relative à l’aide d’urgence et à l’insertion des personnes sans abri
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