Un ticket. Il ne vaut rien en lui-même, il ne s’achète pas, il ne se revend pas. Il prend sa valeur au moment précis où vous le tendez à la caisse d’un théâtre, d’un musée, d’un cinéma ou d’un festival, accompagné de 1,25 euro. Et vous entrez.
Pas dans un créneau réservé. Pas à une séance spéciale pour publics défavorisés. Dans la salle, avec tout le monde, au même spectacle, au même moment. Les règles de fonctionnement du dispositif le précisent noir sur blanc : l’utilisateur est un spectateur à part entière, il doit pouvoir accéder à toute manifestation culturelle sans restriction d’horaires ni de programmation.
Ce ticket existe depuis 1999. Plus d’un million ont été utilisés depuis.
Commençons par la question que ce dispositif rend visible.
Quand un budget se resserre, il y a un ordre dans lequel les choses disparaissent. Le loyer passe en premier, parce qu’on ne discute pas avec un propriétaire. L’énergie ensuite, parce que la coupure est une menace concrète. Puis la nourriture, comprimée jusqu’à un seuil. Les soins reculent, comme nous l’avons vu dans l’article précédent de cette série. Et tout en bas de la liste, il y a le reste : le cinéma, le concert, le musée, le livre. La première dépense supprimée et la dernière rétablie.
Personne n’a besoin d’aller au théâtre pour survivre. C’est exactement ce qui rend le sujet si commode à évacuer.
Sauf que l’article 23 de la Constitution belge, celui sur lequel s’ouvrait cette série, ne dit pas ça. Il énumère le droit à un logement décent, le droit à la protection de la santé, et, dans la même phrase, le droit à l’épanouissement culturel et social. Le constituant de 1994 a rangé la culture parmi les droits, pas parmi les agréments.
Et bien avant lui, en 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme y consacrait son article 27 : « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. »
D’où le nom de l’association dont il est question ici.
Le mécanisme repose sur un partage à trois, et il vaut la peine d’être détaillé parce qu’il est ingénieux.
Une association sociale partenaire, un CPAS, une maison d’accueil, un service de santé mentale, un centre d’alphabétisation, une maison de quartier, remet des tickets aux personnes qu’elle accompagne. L’utilisateur paie 1,25 euro au lieu culturel. Le lieu culturel renvoie ensuite les tickets à Article 27 et reçoit une compensation, en moyenne 5 euros par place utilisée, prise en charge par un fonds alimenté par les pouvoirs publics.
Chacun met quelque chose. Le spectateur paie une somme réelle, même petite. L’opérateur culturel accepte un manque à gagner, puisque 6,25 euros au total ne couvrent pas le prix d’une place de théâtre. Et la collectivité complète.
Le détail qui compte le plus dans ce montage est ce 1,25 euro.
Il aurait été plus simple de distribuer des entrées gratuites. Le choix a été de faire payer une somme symbolique mais réelle, et ce choix dit tout du projet. Un billet gratuit vous désigne comme bénéficiaire. Un billet payé, même 1,25 euro, vous désigne comme spectateur. Vous réservez comme tout le monde, vous faites la file comme tout le monde, vous signalez simplement au moment de la réservation qu’il s’agit d’un tarif préférentiel. La différence entre les deux situations n’a rien d’anecdotique pour quelqu’un dont l’existence entière est déjà organisée autour du fait de demander.
L’origine du dispositif tient à une rencontre.
En février 1999, une comédienne, Isabelle Paternotte, et le directeur du Théâtre de Poche à Bruxelles, Roland Mahauden, lancent un projet pilote de quatre mois. Le constat de départ est banal et personne ne l’avait traité : une partie de la population ne met jamais les pieds dans un lieu culturel. L’asbl naît en octobre de la même année. Le ticket coûte alors 50 francs belges.
Les freins qu’ils identifient dépassent largement la question de l’argent. Le manque de moyens, oui, mais aussi l’isolement, les difficultés de mobilité, la méconnaissance de l’offre, la perte d’habitudes culturelles, et cette chose difficile à mesurer qu’est la perte de l’estime de soi. Quelqu’un qui n’est jamais entré dans un théâtre ne sait pas comment on s’y comporte, et cette incertitude suffit à ne pas y aller, même avec un billet dans la poche.
Il faudra dix ans pour couvrir tout le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la dernière cellule ouvrant en 2009.
Aujourd’hui, en 2025, plus de 330 partenaires sociaux et plus de 210 partenaires culturels participent au dispositif pour la seule Région bruxelloise. Depuis la création, plus d’un million de tickets ont été utilisés, auprès de plus de 1.000 associations sociales et de plus de 1.000 opérateurs culturels.
Le ticket ne constitue pourtant que la moitié du travail.
L’autre moitié s’appelle la médiation culturelle, et elle est invisible. Elle consiste à accompagner des groupes, à organiser des sorties collectives, à préparer une visite en amont, à discuter du spectacle après. Article 27 la décrit comme un travail visant à encourager l’expression critique et artistique des personnes, pas seulement leur présence dans une salle. La différence entre distribuer des billets et faire de la médiation, c’est la différence entre remplir des fauteuils et transformer un rapport à la culture.
Un détail de fonctionnement mérite d’être signalé, parce qu’il révèle une éthique. L’association ne communique jamais la liste de ses partenaires sociaux. Publier cette liste reviendrait à publier la carte des lieux où l’on est pauvre à Bruxelles, et à exposer ceux qui les fréquentent. Une organisation qui refuse la visibilité qui lui coûterait ses usagers, c’est assez rare pour être noté.
Article 27 ne travaille évidemment pas seul, et le paysage autour mérite d’être décrit.
Il y a les centres culturels, présents dans la plupart des communes, qui relèvent d’un décret et d’une mission de service public. Il y a le réseau de la lecture publique, c’est-à-dire les bibliothèques, dont l’accès reste l’un des rares services culturels quasi gratuits du pays. Il y a les centres d’expression et de créativité, où l’on pratique plutôt que de consommer. Et il y a le secteur de l’éducation permanente, cette invention belge assez singulière qui finance des associations pour faire de l’analyse critique avec des adultes, en dehors de toute logique scolaire ou diplômante.
Dans ce paysage, une association tient une place particulière : Lire et Écrire, fondée le 8 septembre 1983, mouvement d’éducation permanente actif à Bruxelles et en Wallonie.
Les chiffres qu’elle avance rendent le reste presque abstrait. En Fédération Wallonie-Bruxelles, environ 1 adulte sur 10 rencontre des difficultés importantes avec la lecture, l’écriture et le calcul, soit de l’ordre de 300.000 personnes. L’association précise elle-même que cette estimation est fragile : aucune enquête représentative n’a jamais été menée en Fédération Wallonie-Bruxelles, et le chiffre de 10 % résulte d’une projection à partir de pays comparables. Elle le juge probablement sous-évalué. L’enquête PIAAC de l’OCDE publiée en 2024 relève, côté flamand, que 18 % des personnes de 16 à 65 ans peinent à comprendre un texte suivi.
Deux idées reçues méritent d’être défaites au passage. L’illettrisme concerne majoritairement des personnes nées et scolarisées en Belgique, et non des personnes migrantes. Et il n’a rien à voir avec l’intelligence : le facteur déterminant est l’origine sociale, avec une reproduction d’une génération à l’autre, et un système scolaire qui trie plus qu’il ne rattrape.
Un adulte qui ne parvient pas à lire le journal de classe de son enfant, à déchiffrer un courrier du CPAS ou à remplir un formulaire en ligne cumule tous les obstacles dont cette série a parlé jusqu’ici. Il ne demandera pas les droits auxquels il a droit, sujet de notre article sur le non-recours. Il ne comprendra pas la notice de son traitement. Et il n’ira pas au théâtre, parce qu’il faut d’abord lire le programme.
L’honnêteté oblige maintenant à dire les limites du dispositif, et elles sont importantes.
La principale est une condition d’accès. Pour obtenir un ticket Article 27, il faut soit bénéficier d’une aide de son CPAS, tous étant partenaires, soit fréquenter une association sociale partenaire. En dehors de ces deux cas, la réponse est non. On ne peut pas s’inscrire à titre individuel, ni adhérer à une association dans le seul but d’obtenir des tickets.
Autrement dit, une personne qui vit avec une pension minimale, un travailleur pauvre, un indépendant en difficulté, un étudiant précaire sans dossier social, une personne bénéficiant de l’intervention majorée mais ne fréquentant aucun service : tous restent en dehors. Ils ont exactement le même problème d’argent et pas la même porte d’entrée.
Article 27 le dit d’ailleurs elle-même, et cette franchise mérite d’être soulignée. L’association déclare publiquement souhaiter qu’une solution politique soit trouvée pour que toutes les personnes bénéficiant d’une intervention majorée obtiennent une réduction des prix d’entrée aux manifestations culturelles, et constate que ce n’est pas le cas aujourd’hui. Une organisation qui réclame la mesure qui rendrait son propre dispositif moins nécessaire, on retrouve là ce que nous écrivions à propos des banques alimentaires britanniques : ceux qui font le travail sont souvent les premiers à dire qu’ils ne devraient pas avoir à le faire.
Deuxième limite : le ticket règle le prix et pas le reste. Il ne paie pas le trajet, ne garde pas les enfants, ne remplace pas l’habitude d’y aller, ne dissout pas le sentiment de ne pas être à sa place. Le travail de médiation existe précisément parce que le billet ne suffit pas, et ce travail-là dépend d’équipes, donc de subsides.
Ce qui nous amène à l’état des lieux.
Le 17 décembre 2025, le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles approuvait le budget 2026, portant 255 millions d’euros d’économies sur l’année, dans une trajectoire visant environ 500 millions d’économies structurelles d’ici 2029. Les échanges ont été tumultueux. Des enseignants ont jeté des tracts et des confettis depuis les tribunes, et 200 personnes se rassemblaient au même moment devant le Parlement.
Pour la culture, l’effort s’élève à 12,9 millions d’euros, sur un budget dépassant les 320 millions, soit environ 4 %.
Le détail compte davantage que le pourcentage.
Les subventions culturelles sont gelées, c’est-à-dire non indexées pour 2026. Un gel n’est pas une baisse sur le papier, mais avec une inflation qui court, il produit exactement le même effet, en moins visible et donc en moins contestable.
Un moratoire est instauré jusqu’en 2028 sur les nouveaux agréments et les nouvelles reconnaissances pour les centres culturels, la lecture publique, le secteur des langues, des lettres et du livre, les centres d’expression et de créativité, l’éducation permanente et les arts plastiques. Traduit en langage courant : pendant deux ans, une nouvelle bibliothèque, un nouveau centre culturel ou une nouvelle association d’éducation permanente ne pourra pas être reconnue, quels que soient ses résultats et les besoins de son territoire. Le gouvernement présente cette pause comme un temps de respiration nécessaire à la redéfinition des mécanismes de financement.
Et il y a le cas de la Médiathèque Nouvelle.
Cette institution a porté plusieurs noms. Née Discothèque nationale de Belgique, devenue La Médiathèque, puis PointCulture, puis Médiathèque Nouvelle tout récemment. Elle conserve 400.000 médias dans son siège d’Auderghem et emploie 46,5 équivalents temps plein, soit 55 personnes, à Bruxelles et dans plusieurs bibliothèques de Wallonie. Elle devait fêter ses 70 ans en 2026.
Le 14 octobre 2025, le cabinet de la ministre-présidente Elisabeth Degryse annonçait que le gouvernement avait décidé, lors du conclave budgétaire, d’organiser la fin de ses activités en 2028. Le contrat-programme ne sera pas renouvelé au 1er janvier 2027 et le phasing out commence en janvier. La justification avancée tient en un mot : redondance. Le gouvernement estime que les missions de la structure recoupent celles d’autres opérateurs du territoire.
Le personnel a appris la décision le jour même, par sa direction, à midi. Son communiqué dit n’avoir été ni reçu ni entendu, malgré des rapports d’évaluation favorables et les nombreuses adaptations déjà consenties ces dernières années.
Le président de l’organe d’administration, Jean-Jacques Deleeuw, indiquait que la disparition de ce financement, qui constituait l’essentiel du budget de l’association, ne laissait d’autre issue qu’une liquidation et un licenciement collectif. Il ajoutait cette phrase : « Ce serait le troisième plan Renault en 20 ans. »
Un opérateur culturel public qui a subi trois procédures de licenciement collectif en vingt ans, ce n’est pas une institution qu’on ferme parce qu’elle a échoué. C’est une institution qu’on a laissée s’épuiser assez longtemps pour que sa fermeture paraisse logique.
Il faut mentionner une autre mesure. Le gouvernement a acté la suppression, fin 2026, des reconnaissances des organisations de jeunesse, des associations d’éducation permanente et des centres d’archives présentant des liens explicites avec des partis politiques. La mesure concerne des structures de plusieurs familles politiques, socialistes, chrétiennes, libérales, écologistes, communistes. On peut trouver la mesure saine, au motif que l’argent public de l’éducation permanente n’a pas à financer des satellites partisans. On peut la trouver dangereuse, au motif que l’éducation permanente est née précisément dans les mouvements ouvriers et confessionnels et que la couper de ses racines militantes la vide de sa fonction. Le débat mérite d’être posé, et cette page le posera dans un autre article.
Reste le mouvement d’ensemble, et il est cohérent avec tout ce que cette série documente depuis six textes.
On gèle les subventions culturelles la même année où l’on met fin à la gratuité des fournitures et des repas scolaires, où l’on ampute le secteur associatif bruxellois, où l’on vend du patrimoine de logement social, où l’on ferme des places d’accueil, et où l’on envisage de limiter les maisons médicales au forfait.
Chacune de ces décisions se défend séparément avec des arguments techniques. Prises ensemble, elles dessinent une même liste de gens qui paient.
Ce que démontre Article 27, sur 26 ans et plus d’un million de tickets, c’est qu’un obstacle qu’on croyait culturel était en grande partie économique et organisationnel. On expliquait que les gens ne venaient pas au théâtre parce que ce n’était pas leur monde, parce qu’ils n’aimaient pas ça, parce qu’ils préféraient autre chose. Il a suffi de supprimer la barrière du prix et d’ajouter quelqu’un pour faire le lien, et ils sont venus.
Ceux qui parlent de démocratisation culturelle depuis 50 ans devraient regarder ce chiffre-là de plus près.
Et quand on vous expliquera que la culture est un luxe qu’on ne peut plus se payer, gardez ce rapport en tête. Les économies demandées au secteur culturel de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour 2026 s’élèvent à 12,9 millions d’euros. Le déficit que ces économies sont censées combattre atteint 1,6 milliard.
Ce qu’on retire à la culture représente moins de 1 % du trou qu’on prétend boucher.
Sources :
- Déclaration universelle des droits de l’homme, article 27
- Constitution belge, article 23
- Article 27 asbl, pages « Notre histoire », « Accès au ticket Article 27 » et présentation du réseau de partenaires
- Je m’informe, Infor Jeunes, fiche consacrée à l’asbl Article 27, mise à jour novembre 2025
- Bruxelles-J, présentation du dispositif Article 27
- CPAS de la Ville de Bruxelles et CPAS de Schaerbeek, pages consacrées aux tickets Article 27
- Centre culturel du Brabant wallon, présentation du dispositif Article 27
- Lire et Écrire, « En Belgique, 1 adulte sur 10 a des difficultés pour lire et écrire »
- RTBF, « Qui est concerné par l’analphabétisme en Belgique ? », novembre 2025
- Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, note relative aux chiffres de l’analphabétisme
- RTBF, « Enseignement, culture, enfance, sports, recherche : voici les principales mesures d’économie de la Fédération Wallonie-Bruxelles », octobre 2025
- BX1, « Disparition d’une institution culturelle : la Fédération Wallonie-Bruxelles met fin à la Médiathèque Nouvelle », 14 octobre 2025
- Bruxelles Today, « Le budget 2026 de la Fédération Wallonie-Bruxelles approuvé : ce qu’il faut en retenir », décembre 2025
- Guide Social, « Nouveau budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles : des économies dans le Social et la Jeunesse », octobre 2025
- Fédération des Arts Plastiques, analyse des coupes budgétaires en Fédération Wallonie-Bruxelles, novembre 2025
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